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AccueilJournalNuméros parus en 2005N°41 - Juillet-Août 2005 > La croissance, cancer de l’économie ... et de l’humanité

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Dossier : Pour une agriculture non productiviste

La croissance, cancer de l’économie ... et de l’humanité


Le samedi 22 janvier était organisé à l’université de La Rochelle une conférence du professeur Belpomme sur la relation entre la dégradation de l’environnement et le développement du cancer. Sensible au sujet d’une pathologie qui touche aujourd’hui chacun-e d’entre nous dans son entourage et interpellé par la personne du professeur, mandaté par Chirac en 2002 pour travailler sur ce que ce dernier avait présenté comme une de ses priorités électorales, je me rendis à la fac des sciences pour enregistrer cette intervention dans un amphithéâtre qui avait le plein pour l’occasion.


Le professeur Belpomme est cancérologue, président de l’ARTAC (association pour la recherche thérapeutique anti-cancéreuse) et initiateur de l’appel de Paris lancé à l’UNESCO le 7 mai 2004 qui affirme d’une part le lien étroit entre la dégradation de l’environnement et le développement de certaines pathologies, d’autre part la mise en danger de l’enfance qui en découle et enfin la mise en péril de l’espèce humaine. Cet appel a été signé par quelques 450 scientifiques (dont quelques Prix Nobel), 300 associations et 65000 personnes Il fut également missionné par Chirac pour étudier la mise en place d’un plan cancer mais ses propositions n’ont semble-t-il pas été retenues. En 2000, après 20 ans de recherche en chirurgie et en radiothérapie pour développer des traitements médicamenteux, le professeur Belpomme fait le constat suivant : d’un côté, il note une certaine réussite dans le traitement des “ petits ” cancers avec une guérison dans 95% des cas. De l’autre, ces cancers ne représentent qu’un tiers de l’ensemble des cas et, si des progrès ont pu être enregistrés dans la prise en charge des malades et dans l’augmentation de la durée de vie des patient-e-s, Belpomme parle de “ mur thérapeutique ” pour montrer les limites de ses recherches. En effet, 150000 personnes décèdent chaque année pour 280000 cancers révélés, soit un taux de mortalité de 55%. De plus, on observe depuis 20 ans une forte augmentation des cancers du sein chez les femmes (de 1 cas sur 12 à 1 cas sur 6), du cancer de la prostate chez les hommes (1 sur 9 à 1 sur 3) et une augmentation de 1% par an des cas chez les enfants. C’est pourquoi le professeur Belpomme a décidé d’orienter son action vers l’étude des causes de la progression du cancer en mettant en évidence la dégradation de notre environnement comme élément déterminant de cette évolution. Nous reprendrons ici la présentation de son analyse et apporterons quelques critiques sur ses propositions d’actions.

Mécanismes de contamination, de mutation et de promotion : environnement et modes de vie.
Il convient de distinguer lorsque l’on parle de développement du cancer, les facteurs qui sont mutagènes, de ceux qui sont promoteurs ou contaminants. Le corps humain est composé de milliards de cellules qui se renouvellent afin d’assurer le fonctionnement de notre organisme. Le système cancéreux se développe au départ dans une cellule par une modification de sa structure génétique : on parle d’une première mutation. Pour qu’un cancer soit révélé, il faut 3 à 6 mutations chez les adultes et seulement 2 chez les enfants. L’avènement d’une première mutation peut prendre de plusieurs mois à plusieurs années. Ensuite, on parle de phase de promotion pour qualifier la multiplication des cellules cancéreuses. Ainsi, Belpomme distingue bien les facteurs de mutation que l’on retrouve dans la dégradation de l’environnement des facteurs de promotion que l’on situe dans les modes de vie de chacun-e. Quant aux contaminants, il s’agit d’agents qui, en subissant une transformation, deviennent mutagènes. (ex. le nitrate qui devient nitrite par l’action du gros intestin). Des 280000 cancers qui se déclarent chaque année, 25% sont liés au tabagisme et sont donc à exclure de cette analyse. Belpomme regroupe les facteurs mutagènes en trois catégories :
1. Les pollutions respiratoires.
2. Les pollutions alimentaires, qu’il présente comme la cause principale.
3. Les pollutions cutanées.
Si le risque individuel reste faible, souligne-t-il, les conséquences au niveau collectif sont alarmantes. Et si certaines relations demeurent des hypothèses, les études sont en cours et chaque confirmation rend la relation entre dégradation de l’environnement et développement du cancer plus avèrée.

Les pollutions respiratoires
L’amiante, associée à un oxyde ferreux, en est l’illustration la plus médiatique. 100000 victimes sont attendues dans les 50 prochaines années.
La combustion de produits fossiles et le rejet d’hydrocarbures (cheminée d’usine, incinérateur d’ordures ménagères, pot d’échappement), les vapeurs de gaz bunzen d’une station essence, les biocides utilisés en produits ménagers (tue-mouches...) sont autant de facteurs qui s’agrègent à la poussière ambiante (carbone + eau), facilitant sa répension et son absorption. Les enfants en bas-âge sont les plus exposés lorsqu’ils se déplacent à quatre pattes, la poussière se situant en suspension à 10 - 20 cm du sol.
Si les études sont en cours et que toutes ces interactions restent supposées, une étude a validé la multiplication par 3 des risques de leucémie chez les enfants résidants à proximité d’une station essence.
D’autres études ont démontré le développement d’un certain nombre de pathologies dans les milieux paysans : une augmentation des malformations congénitales chez les agriculteurs-rices, un quotient intellectuel inférieur à la moyenne chez les enfants d’agriculteurs-rices et une multiplication des cas de parkinson à partir de 35 ans.

Pollutions alimentaires
L’alimentation est présentée comme le premier facteur de maladie et pourrait selon Belpomme être à l’origine de 60% des cancers.
Ainsi, l’utilisation en agriculture de nitrate (mutagène après transformation biologique en nitrite), de pesticides (promoteur), l’utilisation en agroalimentaire d’additifs (mutagène), d’antioxydants sont autant de produits qui alimentent ce que Belpomme appelle la cancérogénèse chimique, soit une répétition qui entraîne la dégénérescence cellulaire. Ainsi, Belpomme rejette fermement la notion de seuil pouvant tolérer, en petite quantité, la présence de ce type d’intrants... Ce n’est pas l’intensité, dit-il, qui fait le danger, mais la répétition.
On retiendra par exemple qu’une étude a révélé une augmentation de 30 à 50% du taux de dioxyne (mutagène) dans le lait et les œufs produits dans un rayon de 20 km d’un incinérateur.

Pollutions cutanées
Si là encore, les liens de causalité restent à démontrer, de fortes présomptions pèsent sur un certain nombre d’éléments tels que les produits cosmétiques (teinture de cheveux Ûcancer de la vessie par exemple), les rayonnements ionisants (radiocativité qui a dû augmenter avec les 500 à 600 explosions recensées depuis le lancement des recherches dans ce domaine.), les rayonnements non ionisants tels que les rayons solaires suite à une surexposition ou par la raréfaction de la couche d’ozone. L’usage d’appareils émetteurs d’ondes électro -magnétiques (portable et antenne relais de portable, écran de TV et d’ordinateur...) est aussi soupçonné.

Selon Belpomme, un certain nombre d’observations sont alarmantes quant au renouvellement démographique des pays riches en général et de l’Europe en particulier (qu’il met en avant dans son propos) : Taux de natalité inférieur au seuil de reproduction ; 15% de couples stériles en Europe ; Augmentation de 3 à 4 des cancers des appareils génitaux ; Altération du système nerveux central des nouveaux nés ; Augmentation de la stérilité masculine ; diminution du taux de spermatozoïde de 1% par an depuis 50 ans ; Doublement des leucémies chez les enfants en 20 ans par un affaiblissement du système immunitaire.

En guise de conclusion, nous sommes toutes et tous pollué-e-s selon le professeur Belpomme ! A tel point que cette situation altère la qualité des études épidémiologiques, tous les témoins étant pollué-e-s, la référence doit être inversée en partant des cas les plus exposés.

Si pour un auditeur lambda les propos scientifiques du professeur Belpomme ne semble pas être contestables - soulignons ici l’effort de vulgarisation et de construction de son discours - la poursuite de son intervention au contenu plus politique, visant à proposer des modes d’actions, ne fut pas aussi convaincant.

Manière d’agir individuelle et collective : environnement et société.
D’un point de vue individuel, le professeur Belpomme insiste sur le choix de son lieu d’habitation (pas si facile pour tout le monde...), et de son aération. Il invite à soutenir le “ Bio ” et à l’envisager comme une manière de vivre, de choisir ses aliments en s’efforçant de prendre du temps (et donc de la considération) pour son alimentation, de se fier à l’odeur, de suivre les saisons et de prêter attention à leur provenance. Il préconise de boire de l’eau minérale en variant les compositions et de choisir du vin mis en bouteille à la propriété. Concernant les portables, il le déconseille aux femmes enceintes et aux enfants de moins de 12 ans et propose tout simplement d’en éviter son usage ou à défaut d’utiliser un kit main libre.
Au niveau sociétal, nombreuses sont les objections qui peuvent être apportées aux propositions politiques avancées par le professeur Belpomme. En premier lieu lorsqu’il affirme que la lutte pour la protection de l’environnement doit être une priorité absolue qui ne peut être menée de front avec une lutte pour la sortie du nucléaire, que le professeur, pour des raisons peu convaincantes de capacité de mobilisation face aux lobbies, place à une échéance ultérieure !
Ensuite, d’un point de vue macro-économique, son propos nous l’avons vu, est très alarmiste au sujet de la crise démographique qui menace selon lui l’Europe et sa capacité à fournir une main d’œuvre productive. On sent comme une pointe de protectionnisme en faveur d’une Europe économiquement forte à l’échelle mondiale. Ce sentiment est renforcé par son rejet de toute notion de décroissance au profit d’une croissance qualitative qui permettrait de proposer aux lobbies de l’agroalimentaire, selon lui, un terrain d’expansion économique sur la base de produits dits écologiques... Le professeur Belpomme n’hésite pas à parler de crime contre l’humanité pour qualifier l’utilisation de molécules chimiques dont l’impact n’aurait pas été étudié. Ainsi pour lui, la relance au niveau du parlement européen du programme REACH (Registration Evaluation Autorisation of CHemical), soit une évaluation de la toxicologie des quelques 100.000 molécules chimiques utilisées à ce jour (alors que seules 5.000 ont fait l’objet d’une étude sur leurs effets toxiques et moins de 300 au titre du cancer), peut permettre d’engager un changement dans les productions agricoles et agroalimentaires. Il place résolument son combat politique à l’échelle européenne mais on a du mal à voir comment, dans un contexte capitaliste, cette voie bénéficiera de manière égalitaire et solidaire au plus grand nombre afin, selon lui, que l’industrie soit au service de l’humanité et non l’inverse (sic). Le professeur termine son propos en insistant sur la responsabilité qui incombent aux pouvoirs publics de soutenir le développement de l’agriculture biologique, de la recherche à l’installation d’exploitation, tout en prônant une politique de subvention à la qualité des produits. Cependant ajoute-t-il, le passage en biologique ne peut pas être étendu à l’ensemble de la production sur une courte durée, ce qui veut dire implicitement, que tout le monde ne pourra en profiter...

Pour conclure, on ne peut qu’approuver la démarche d’un scientifique de vouloir investir le politique pour faire changer les mentalités et impulser des manières d’agir respectueuses de l’Homme et de son environnement. Si les hypothèses d’une relation de cause à effet entre la dégradation de l’environnement et le développement exponentiel des dégénérescences cellulaires sont confortées à l’avenir, on rappellera que “ la croissance est bel et bien un cancer de l’économie, une dynamique de déséquilibre qui permet à certain-e-s d’augmenter leur train de vie, au détriment des autres, au détriment surtout de la capacité de la terre à nous nourrir et à nourrir nos descendants ” (No Pasaran n°33) et que non seulement elle détruit un projet collectif de société mais également la santé de chacun-e. Ainsi, on préférera au développement capitaliste durable du professeur Belpomme une multitude d’alternatives ancrées dans les réalités locales et soutenues par les pouvoirs publics et pourquoi pas une large campagne pour dénoncer et interdire la production et la vente de tout produit contenant des molécules dont la toxicologie n’aurait pas été étudiée.

Pierre


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