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Mexique : la révolte dans tous ses états !


Le vendredi 27 octobre, pendant que la France retenait son souffle devant la bougie de l’anniversaire des émeutes des banlieues, à Oaxaca le vent de la répression soufflait de nouvelles vies, dont celle d’un journaliste états-unien d’Indymedia. Des partisans et policiers (sans uniformes) du gouverneur URO tiraient sur les barricades et offraient par la même occasion l’alibi idéal au pouvoir fédéral pour intervenir militairement. Bien que le discours de Vincente Fox promettait simplement de faire revenir le calme, sans répression envers le mouvement social, dès son entrée en ville la police militarisée (PFP) a commis plus de saccages que les insurgés durant leurs longs mois de présence sur le Zocalo (place principale de la vile).


Dimanche 29 octobre, la presse annonçait en Une la prise par de nombreuses forces de polices et militaires de la commune de Oaxaca. Parmi elles, près de 3500 policiers de la PFP (Police Federale Preventive), celle-là même qui a fait couler plus de sang que d’encre lors de son intervention à Atenco en mai dernier : deux morts, des centaines de blessés, de torturés, des dizaines de femmes violées... afin de faire rentrer dans le salariat des cultivateurs et vendeurs de fleurs indépendants. Là aussi, une partie de la population avait pris fait et cause pour les « dangereux insurgés » contre la répression.

Pourtant en un peu plus d’un mois d’occupation de Oaxaca, les forces fédérales n’ont pas réussi à reprendre le contrôle de la ville. L’APPO, au lieu de se lancer dans une confrontation directe, s’est redéployée autour de l’université Benito Juarez qu’elle défend avec une détermination sans failles. Refusant de prendre les armes, les insurgés font de la résistance civile... c’est à dire en utilisant des « armes bricolées » : cocktails molotov, pétards, fusées... et surtout une organisation appuyée sur la communication radiophonique. L’APPO tient toujours Radio Universidad, qu’elle utilise pour mobiliser ses forces aux différentes barricades. Car, tout comme les zapatistes ont su porter leur voix au-delà de leurs montagnes par internet notamment, les insurgés de Oaxaca se sont réapproprié leur parole et l’ont largement diffusé par les ondes. Dans cette lutte pour la libération de la parole (contre une presse aux ordres), les femmes ont été aux avants postes. Ce sont elles qui ont pris la télé et ont commencé à émettre leurs propres émissions. Ce sont elles qui lorsque l’Etat a détruit l’émetteur de la première radio squattée, ont été exproprier les radios commerciales pour utiliser ce moyen de production du discours. Le gouverneur a bien compris qu’il ne pouvait se permettre de perdre la bataille de la communication. Mais, abandonnant une fois encore le champs de bataille ouvert par le pouvoir (la presse bourgeoise), les rebelles ont choisi d’utiliser les médias libres et de créer les leurs. C’est ce qui a contribué à faire du soutien à Oaxaca, un mouvement mondial qui n’avait eu comme précédent que le soulèvement zapatistes Face à ce refus de la confrontation directe (que ce soit dans la rue ou sur le terrain médiatique), le pouvoir a été déstabilisé.

Peut-être qu’en France, comme on le dit, on a la droite la plus bête du monde, mais celle au pouvoir au Mexique semble bien vouloir lui ravir le titre. Car à force de tergiverser elle a donné au mouvement de Oaxaca une nouvelle dimension. Alors que le PAN (droite du président Fox et de son successeur Calderon) et le PRI (droite, ancien parti unique, au pouvoir à Oaxaca) cherchaient à conforter leur pouvoir respectif, les insurgés se sont pris au jeu de l’autogouvernement. Et il semble de plus en plus improbable que la démission du gouverneur suffise à arrêter le processus social à l’œuvre.

Le mouvement, initié par les profs fin mai, sur des bases salariales, et rejoint par de nombreux collectifs de l’état, est à plusieurs titres exemplaire. Malgré les nombreux cas avérés de tortures, de disparitions et de meurtres dont a été victime le mouvement, celui-ci a toujours refusé de rentrer dans le jeu violent de l’état. Au contraire, l’APPO, qui regroupe 70 000 profs en grève et plusieurs milliers d’hommes et de femmes issuEs de mouvements sociaux et indigènes, a continué à construire son autonomie et à reprendre en main son avenir collectif, l’un des communiqué de l’APPO se référant ouvertement à Louise Michel et à la commune de Paris. Mais malgré cette référence européenne, les véritables racines de la force de l’APPO sont à chercher à Oaxaca même, dans les communautés indigènes de l’Etat. Car si comme nombre de moments révolutionnaires, le mouvement actuel s’est enflammé spontanément sans qu’aucune avant-garde ne puisse le prédire, il fait suite à de nombreuses luttes qui ont eu cours dans cet Etat du sud mexicain.

Pourtant le mouvement n’a à aucun moment eu peur d’affronter ses contradictions, comme lorsque des dissensions sont apparues au sujet d’une éventuelle reprise des cours par les enseignants, alors que l’APPO souhaitait que le corps professoral « poursuive sa lutte aux côtés de la population ». La tenu du Congrès constitutif, les 10, 11 et 12 novembre, du Conseil des Peuples de Oaxaca a fait surgir au grand jour les différentes courants qui agitent le mouvement. En effet, aux pratiques des peuples indigènes (travail communautaire, commander en obéissant, révocabilité des élus, système non partidaire...) s’ajoutent l’idéologie marxiste-léniniste de nombreux profs, l’élan libertaire de jeunes citadins et un courant plus réformiste proche du PRD (centre-gauche).

On ne peut plus parler d’une lutte, mais de la convergence d’une multitude de luttes. De jeunes punks, rebelles en tous genres, qui occupaient par exemple un ancien centre de torture de la police de la ville, défend becs et ongles l’une des barricades les plus emblématique de la résistance aux forces fédérales : Cinco Señores, aux abords de la fac. Depuis la fin du mois de novembre, les peuples indigènes ZAPOTÈQUE, MIXÉ ET CHINANTÈQUE, ont décidé de se constituer en Assemblée afin d’être plus présent au sein de l’APPO.

C’est certainement aussi cette multiplicité de revendications qui a empêché une sortie de crise négociée. Il ne suffisait plus de céder une augmentation de salaire aux enseignants, comme cela a été tenté, pour mettre fin au mouvement. Les insurgés semblent avoir pris goût à l’autonomie et ne semble plus vouloir remettre gentiment le pouvoir dans les mains d’URO ou d’un autre.

C’est la répression systématique développée par URO depuis son arrivée au poste de gouverneur qui est au cœurs du ras-le-bol populaire. Le gouverneur, membre du PRI (parti qui a tenu le Mexique pendant plus de 70 ans) s’est illustré en emprisonnant la plupart des leaders sociaux, en dispersant violemment les manifestations. Les persécutions policières envers les lutteurs sociaux allant jusqu’à la détention des négociateurs venus discuter avec le gouvernement de l’état lors de conflits... et de nombreux meurtres et disparitions qui n’ont jamais fait rougir le visage du gouverneur.

Afin de pouvoir violer tranquillement de nombreux traités internationaux et accords internes sur le respect des droits fondamentaux, URO a placé à la tête de la commission des droits de l’homme de l’état de Oaxaca l’un de ses proches. Ce dernier est pourtant publiquement connu comme ayant été l’assistant juridique d’URO durant la campagne électorale. La commission devenant alors pour beaucoup une simple institution décorative.

Ce n’est certainement pas pour rien que l’étincelle qui a mis le feu aux poudres a été la dispersion violente du piquet installé par les profs en grève sur la place centrale de la capitale de l’état. Ce jour-là la population de Oaxaca a pris fait et cause pour ses profs et pris a parti la police venu les réprimer. URO, afin de dégager ses forces de l’ordre mises en mauvaise posture par la population, envoya son hélicoptère privé pour bombarder de lacrymogènes les manifestants.

C’est également un des points qui donne un sens important au mouvement. Ce dernier a pour but commun la destitution du gouverneur. Celui-ci depuis son arrivée au pouvoir s’est également attaché à laisser sa trace. Il a engagé des fonds énormes pour reconstruire le centre historique de Oaxaca. Mais le nouveau visage du centre ville, classé patrimoine de l’humanité, a le visage de ce cacique du PRI : il s’est attaqué à détruire des symboles de luttes que compte la cité. Ces dépenses frénétiques, auxquelles on peut ajouter de nombreux détournements de fonds publics, apparaissent réellement scandaleuses quand on sait la misère qui gangrène cet Etat à forte population indigène.

Si, en France, cette personnification du conflit peut paraître étrange, elle est très significative de la mainmise d’une minorité sur les richesses du pays. Ici, peut-être plus ouvertement que dans nos vieilles démocraties, le verni politique n’a pas encore eu le temps de sécher, malgré le climat, sur les pratiques mafieuses et parasitiques de la clique au pouvoir. Afin de voir l’étendue de la corruption à l’œuvre dans tout le pays, il suffit de se tourner vers les récentes élections qui ont eu lieu dans l’état du Tabasco. AMLO (Andres Manuel Lopez Obrador, PRD) y est né et y a recueilli de nombreuses voix lors de l’élection présidentielle du 2 juillet dernier et espérait beaucoup d’une probable victoire de son poulain local afin de renforcer les protestations contre la fraude à l’élection présidentielle. Mais le gouverneur en place, du PRI, a été réélu... sa campagne ressemblant à une distribution de cadeaux et de coups pour assurer sa victoire.

La lutte de l’APPO, malgré sa diversité, s’est soudée autour du mot d’ordre de la démission du gouverneur. Ce que celui-ci a toujours refusé, bien évidemment. L’APPO a, au début du mois d’octobre, réclamé que le pouvoir fédéral déclare l’ingouvernabilité de l’état et force ainsi le gouverneur à quitter son poste. Et c’est là que le système a donné à voir l’étendue de la corruption qui le gangrène. Une commission sénatoriale a été envoyée sur place afin de juger de l’absence de pouvoir. Le PRD (centre gauche) a, sans surprise, abondé dans le sens de l’APPO, y voyant un moyen de mettre sous pression le parti de l’actuel et du prochain président élu, le PAN. Ce dernier, dont la légitimité du maintien au pouvoir est contestable, a besoin du soutien de l’ancien parti unique, dont est membre URO, le PRI !

Le sénateur priiste a logiquement réfuté la disparition de pouvoir alors que le représentant du PAN se contentait d’annoncer ne pas pouvoir prendre position... le temps de négocier des accords au niveau fédéral, à n’en pas douter.

Du coup, la lutte de Oaxaca a pris une ampleur nationale et l’APPO l’a intégrée en mettant en avant un nouveau mot d’ordre : « Si Ulises no se va, Calderon no pasara » ("Si Ulises ne s’en va pas, Calderon ne passera pas"). Car ce qui effraient le PRI comme le PAN, c’est bien cette possibilité de révoquer les élus qui n’obéissent pas à la base... S’ils acceptaient de retirer le pouvoir à leur collègue URO, d’autres ne manqueraient pas d’être contraint d’abandonner leurs privilèges dans la foulée : au Guerrero ou au Chiapas... sans parler du président dont l’élection est entachée de fraudes ! Or la vieille garde politicienne n’est pas prête à céder ce pouvoir fort basé sur l’autoritarisme et le copinage.

Pourtant, la peur de la population mexicaine se ressent fortement dans le peu d’appui apporté dans d’autres régions de la fédération, notamment dans le nord. La coupure entre le sud, à forte population indigène, et le nord plus occidentalisé éclate aux yeux, comme une grenade d’URO. A Aguascalientes (au nord de la capitale), ils n’étaient qu’une poignée à placarder leur refus de la répression et à distribuer des tracts lors des différentes journées de solidarité avec l’APPO... Il y a évidemment une indifférence que tous les militants du monde peuvent ressentir, mais derrière se profile également la peur du pouvoir, de la répression. Lors de la réunion de l’Autre Campagne dans l’état d’Aguascalientes, les coups de pression de la police envers les organisateurs et les participants avaient été dénoncés publiquement. La police notant les plaques des voitures garées à proximité du lieu des réunions, passant chez les habitants de Cañada Honda (village où se déroulèrent les réunions) afin de les inciter à ne pas participer aux assemblées...

Et justement, les zapatistes dans tout ça ? Divers collectifs signataires de l’Autre Campagne participent activement au sein de l’APPO. A Aguascalientes, ce sont les membres de l’Autre Aguascalientes que l’on retrouvait tracts à la main sur la place centrale afin d’ouvrir les yeux sur la répression en cours à Oaxaca. L’EZLN, depuis la fin d’octobre a explicité son soutien à la Commune de Oaxaca, mais respecte l’autonomie de celle-ci.

Pourtant, peut-on ne pas voir un lien de cause à effet entre l’émergence de l’insurrection pacifique à Oaxaca et le message principal de l’Autre Campagne qui propose d’unir les différentes luttes pour voir émerger un large mouvement social à l’échelle du pays ? L’APPO semble en effet avoir mis en pratique le message porté par le Délégué Zéro (Marcos) pendant sa campagne non électorale : les problèmes des diverses minorités ne se résoudra pas chacune dans son coin mais en remettant globalement en cause les pratiques politiques, et peut-être plus important que cela, malgré des difficultés bien compréhensibles, en abordant ces problèmes du point de vues de celles et ceux qui souffrent... sans à priori, ni schéma idéologique tout prêts. Bien évidemment, les questions soulevés pendant l’Autre Campagne sur la pérennité d’un tel rassemblement hétérogène vont se poser avec plus d’acuité dans les prochains temps à Oaxaca. Car si l’Autre Campagne a basé sa réussite sur un long travail de mise en commun (sur le schéma de ce qui s’est fait au Chiapas entre 1984 et 94) et d’apprentissage de l’unité dans un travail quotidien, le mouvement de Oaxaca n’a pas eu dans un premier temps à se préoccuper de l’unité puisque c’est cette unité qui l’a forgé. L’unité dans l’adversité directe est toujours plus aisée que dans un travail de construction de l’autonomie. Mais maintenant que l’éventualité d’une répression de masse semble écartée (ce qui n’exclut pas une guerre de basse intensité), grâce aux mobilisations à travers le monde, et que l’APPO semble vouloir asseoir son contre-pouvoir, les tensions risque d’être plus vives. Mais les exemples d’autonomie ne manquent pas dans ce sud Mexique. On pense évidemment au Chiapas mais l’exemple du Guerrero, où les communautés ont imposé leur propre police et où de nombreuses municipalités s’organisent selon leurs désirs, est aussi très présent dans les têtes.

Tous ces différents éléments (la lutte souterraine de l’Autre Campagne, la révolte d’une large frange de la population face aux fraudes électorales, l’insurrection citoyenne à Oaxaca, la volonté de mettre fin aux pratiques autoritaires et intérêts particuliers de la classe dominante) plongent le Mexique dans une période incertaine. Car si l’état de Oaxaca gagne une plus grande autonomie, s’ajoutant à celle en vigueur dans certaines parties du Chiapas et du Guerrero (trois états proches, dans le sud du pays), la coupure entre le sud et le nord de la fédération risque bien d’éclater au grand jour... même aux yeux d’une population aux paupières refermées sur les rêves télévisés d’un Mexique démocratique.

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