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Contre l’apartheid social, revolutionnons le nouvel ordre mondial


Depuis la crise des années 70 se met en place un Nouvel Ordre Mondial qui a vu son accélération à la suite de la chute du mur de Berlin et de la guerre du Golfe. Mondialisation, développement séparé ou apartheid social, différencialisme deviennent les vecteurs dominants de cette évolution du capitalisme ; évolution qui induit une nouvelle période dans l’histoire du capitalisme.


La période comprise entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début de la crise actuelle a été marquée par l’instauration de la production et la consommation de masse d’un côté, le renforcement de l’Etat providence de l’autre. Ce nouveau mode d’exploitation capitaliste (le fordisme), basé sur un compromis historique entre la classe dirigeante et les structures représentatives des travailleurs, permis d’assurer à ces derniers un minimum vital : santé, logement, éducation, etc. La pensée économique du fordisme, fondée sur les idées de l’économiste Keynes, peut se résumer ainsi : pour résoudre les crises engendrées par la surproduction (par exemple la crise de 29), il importe de s’appuyer sur le marché intérieur que constitue l’ensemble de la population d’un pays, d’où la mise en place d’économies nationales autocentrées en Occident.

« … la demande nationale s’adresse en priorité à l’offre nationale. Inversement, en réaction à la crise latente du fordisme, qui se développe à partir du milieu des années 60, on va assister à une internationalisation croissante des marchés : la part des importations et des exportations va croître dans le volume global des échanges, de même que la part des investissements à l’étranger. » [1]. La mondialisation de l’économie va donc pouvoir se caractériser ainsi : d’une part une interpénétration et interdépendance accrues des économies centrales, d’où le besoin pour ces pays de se spécialiser sur des secteurs compétitifs (par exemple le nucléaire en France). D’autre part, l’investissement direct à l’étranger (I.D.E.), qui prend le pas sur les échanges dans le processus d’internationalisation : « L’I.D.E. est marqué par un degré élevé de concentration au sein des pays avancés[…]Le recentrage a lieu aux dépens des pays en développement. » [2]. Le monde se construit autour de trois pôles hégémoniques et concurrentiels entre eux : le continent nord-américain (A.L.E.N.A.), l’Europe de Maastricht et le Japon avec le sud-est asiatique.

Autre phénomène, les marchés et les multinationales acquièrent de plus en plus de puissance, limitant à la portion congrue la réalité du pouvoir que détiennent les Etats ; ces derniers ne peuvent plus déterminer ni contrôler les politiques monétaires, industrielles… Certains chiffres sont éloquents et parlent d’eux-mêmes : environ 1200 milliards de dollars circulent en permanence sur la planète. Pour aider au renflouement de l’économie mexicaine après sa récente crise financière, les grands Etats de la planète (dont les Etats-Unis), le Fond Monétaire International (F.M.I.) et la Banque Mondiale ont réussi à réunir 50 milliards de dollars, somme considérable en soi mais petite à côté des 500 milliards de dollars que contrôlent les trois premiers fonds de pensions américains. En clair les marchés imposent de plus en plus leur diktat ; ce sont eux qui déterminent les choix politiques en fonction des finalités qu’ils se sont fixées. Ils détiennent le pouvoir sur lequel aucun contrôle ne peut être exercé tant leur autonomie est grande. Une certaine politique sociale ne leur plaît pas, alors la bourse s’effondre ; une grande politique de restructuration avec des milliers de perte d’emploi leur plaît, alors la bourse monte en flèche.

Cette mondialisation économique n’aurait évidemment pas été possible sans quelques outils adéquats, tels que le G7, sorte de gouvernement mondial où les 7 pays les plus riches de la planète discutent en vrac de la politique à venir du monde (travail, terrorisme, nucléaire, écologie, flux migratoires…) ; le F.M.I. qui pérennise la domination des pays du Nord sur ceux du Sud et de l’Est à coups de plans d’ajustements structurels (économies vivrières démantelées, politiques sociales sabrées pour que les pays du Sud et de l’Est alimentent unilatéralement les transits vers le Nord) ; la Banque Mondiale ; l’Organisation Mondiale du Commerce (O.M.C.) qui prépare le marché du XXIème siècle, totalement libéralisé et dérèglementé. Et derrière ces institutions médiatiques existent aussi des tables rondes d’industriels ou des forums internationaux comme celui de Davos où chefs d’Etat, banquiers, financiers, patrons de multinationales méditent gaiement sur notre dos des avantages et inconvénients de la mondialisation, un verre de champagne à la main et un toast au caviar dans l’autre. Mais tous ces outils politiques n’auraient pas suffit au développement de l’économie de marché si parallèlement l’explosion des technologies n’avait permis des échanges toujours plus rapides de marchandises, voire maintenant immédiats pour les transferts de capitaux et l’industrie de la communication. Les échanges monétaires se fond de plus en plus à l’aide d’ordinateurs (monnaie électronique) au détriment de la monnaie fiduciaire (monnaie de papier). Ainsi des masses de capitaux voyagent dans les fibres de compagnies de téléphone sans qu’elles n’aient d’existence concrète. Cette virtualisation de l’économie rend le système très fragile ou du moins il comporte plus de risques pour les capitalistes (krach de la Banque du Mexique, de la Barings par exemple) car il devient plus difficile de prévoir les évolutions du marché.

Autre conséquence de cette économie virtuelle : jusqu’à un passé récent, le profit était extrait essentiellement de l’exploitation de la force du travail ; depuis une quinzaine d’années, la principale source de profit est la spéculation. Cela renforce d’autant le besoin des capitalistes de se doter de moyen pouvant limiter les risques, donc de prévoir, autrement dit de « redonner confiance aux marchés. »

REDIFINITION DU ROLE DE L’ETAT

Le rôle de l’Etat s’est affaibli ; il n’a plus guère de capacité d’intervention dans cette nouvelle variante du capitalisme : ne déterminant plus les politiques industrielle, monétaire, budgétaire, sociale…, il ne peut plus garantir une adéquation nationale entre la sphère de production et celle de la consommation. « On assiste à l’émergence d’une finance mondiale toute-puissante, que personne ne contrôle mais qui dessaisit progressivement les Etats de leurs prérogatives politiques et, bien sûr, de leur souveraineté. » [3]

L’objectif est toujours d’offrir des conditions d’exploitation de la force de travail les plus profitables pour les capitalistes. Mais maintenant cela passe principalement par une déréglementation des conditions de travail (développement du travail précaire et flexibilité) et par une réduction drastique des coûts d’entretien et de reproduction de la force de travail (réduction des budgets sociaux – par exemple la santé –, d’éducation…).

Les Etats deviennent donc de gros ministères de l’intérieur chargés de réduire les coûts de la force de travail, d’en durcir les modes d’exploitation et de se doter des moyens de répressions suffisants pour parer à toutes éventualités si les exploités et les opprimés en viennent à remettre en cause cet ordre mondial.

En raison de ce déplacement du pouvoir au profit des marchés et des multinationales, la démocratie bourgeoise – ou parlementaire – n’est qu’une notion vide de réalité concrète. Les Etats démocratiques ont en fait de moins en moins de possibilité de « contrôler l’usage qui est fait de la richesse »… « La souveraineté nationale appartient-elle encore au peuple, à ses représentants élus et gouvernements chargés de l’exprimer et de la mettre en oeuvre ? Insidieusement, par pans entiers, n’est-elle pas en train de passer sous la tutelle d’un nouveau détenteur, co-souverain illégitime : le marché ? » […] « … l’avènement du marché laisse les démocraties sans voix ; il apparaît comme un fondement de l’ordre naturel des choses… » [4]. Ainsi vouloir conquérir l’Etat ne peut répondre à nos aspirations dans la mesure où celui-ci n’a plus les moyens de lutter contre la mondialisation. « Quelques centaines d’opérateurs puissants finissent par substituer leurs anticipations plus ou moins clairvoyantes aux votes des citoyens et décident, dans les faits, des taux de croissance et de l’emploi d’une bonne partie du monde. » [5].

Dans ce contexte, le clivage droite/gauche n’a plus guère de sens ; il se situe bien plus entre les uns défendant l’Europe de Maastricht, militant pour la mondialisation, et les autres s’y opposant. Ce clivage traverse l’ensemble de la caste politique faisant fi des frontières entre les partis. Les anti-maastrichtiens sont pour la plupart réactionnaires voulant reconstruire un Etat-nation fort ; cette « perspective » se fonde sur un retour vers une économie autocentrée reposant sur le nationalisme et, pour certains, s’affirmant progressistes, il n’y aurait point de salut sans retour aux valeurs républicaines. Cela conduit à des impasses car les uns comme les autres ne pourront jamais lutter contre la puissance des marchés et des multinationales ; ceux-ci ont les moyens de détruire tous projets contraire à leurs intérêts.

IMPERIALISME ET RACISME DIFFERENCIALISTE

Avec la crise, le « mythe du développement » a fait long feu ! L’évolution de l’impérialisme impose de nouvelles nécessités. Jusqu’aux années 70, cette politique qui met certaines populations ou certains Etats sous sa dépendance était expansionniste, maintenant elle a conquis l’ensemble de la planète : autrement dit d’une phase de conquête les pays impérialistes sont passés à une gestion totale de celle-ci, au détriment des pays de la périphérie. « Ceux-ci ne sont plus seulement des pays subordonnés, réserves de matières premières subissant les effets conjoints de la domination politique et de l’échange inégal, comme à l’époque classique de l’impérialisme. Ce sont des pays qui ne présentent plus d’intérêts, ni économique ni stratégique (fin de la « guerre froide »), pour les pays et les firmes situées au coeur de l’oligopole. Ce sont des fardeaux purs et simples. Ce ne sont plus des pays promis au « développement », mais des zones de « pauvreté » (mot qui a envahi le langage de la Banque Mondiale) dont les émigrants menacent les « pays démocratiques ». » [6]

Parallèlement l’idéologie raciste a, elle aussi, évolué. Le racisme différencialiste a pris le pas sur le racisme fondé sur la supériorité de la « race blanche ». D’une hiérarchisation raciale, on passe alors à un apartheid social : isoler les pays pauvres, garantir l’étanchéité des frontières, imposer l’idée que les communautés ne peuvent vivre leurs spécificités que par opposition aux autres et dans leurs limites territoriales respectives. La misère engendrée par les rapports Nord/Sud/Est révèle au grand jour la barbarie capitaliste et le comportement crapuleux des décideurs politiques et économiques des pays du Centre. Se prémunir des pressions migratoires des populations du Sud et de l’Est pour ces rejetons de la mère Pouvoir et du père Profit une préoccupation majeure. Politiques anti-immigrés, réformes constitutionnelles, accords de Shengen, soutiens à des gouvernements plus que douteux dans des pays pouvant servir de « zones tampons » contenant les flux migratoires (les pays du Maghreb par exemple) : tout est bon pour rendre les frontières quasiment hermétiques à l’égard des populations venant d’Afrique, mais aussi des pays de l’ex-pacte de Varsovie.

Nous assistons donc à la mise en place d’un nouveau racisme qui puise son idéologie dans le différencialisme. Le racisme différentialiste conduit à systématiser le « droit à la différence ». Cela consiste à penser que les différents modes de vie, les différentes cultures sont étanches les uns par rapport aux autres ; concrètement cela signifie que chacun et chacune doit rester vivre dans sa propre aire culturelle, qui recouperait, au regard de l’Histoire, les aires géographiques [7]. « Idéologiquement, le racisme actuel, centré chez nous sur le complexe de l’immigration, s’inscrit dans le cadre d’un « racisme sans race » déjà développer hors de France, notamment dans les pays anglo-saxons : un racisme dont le thème dominant n’est pas l’hérédité biologique, mais l’irréductibilité des différences culturelles ; un racisme qui… postule… la nocivité de l’effacement des frontières, l’incompatibilité des genres de vie et des traditions : ce qu’on a pu appeler à juste titre un racisme différencialiste » [8].

DEVELOPPEMENT SEPARE OU APARTHEID SOCIAL

Un nouvel ordre mondial se fait jour : la mise en place d’un véritable développement séparé ou apartheid social. Trois points de vue concourent à étayer ce concept :

* l’exclusion sociale ;

* la construction européenne ;

* les rapports Nord/Sud/Est.

* Pour le premier, on reteindra que pendant les Trente Glorieuses, l’Etat avait pour objectif d’intégrer l’ensemble des catégories de la population ; c’était la tâche essentiel de l’Etat-providence. La crise de celui-ci remet en cause une de ses fonctions essentielles. L’Etat social a tendance à disparaître ; il avait pour charge de partager, de manière plus ou moins équitable, selon des critères capitalistes – c’est-à-dire entretenant les inégalités économiques et sociales – les bénéfices du progrès. L’on percevait ce dernier, depuis la Révolution française, comme éternel. Cette conception (cette idéologie) de l’évolution est maintenant tombée en désuétude ; le progrès n’est plus inéluctable ; il est source de destruction, des êtres humains et de destruction écologique.

Face à cette crise profonde, les gouvernants et autres décideurs font le choix de sacrifier des pans entiers de la population. A la volonté d’intégration – économique et sociale – de l’ensemble des couches de la population, ils optent maintenant pour l’exclusion de certaines de celles-ci. Les réponses politiques sont de plus en plus autoritaires et sécuritaires pour les victimes de l’exclusion, et de plus en plus libérales en ce qui concerne les formes de gestion économique (déréglementation du travail, ce qui se traduit par la croissance du travail précaire et de la flexibilité). L’instauration du RMI traduit au mieux cette nouvelle conception de gestion de la force de travail. Il signifie concrètement que l’Etat pense qu’il y a un nombre – sans doute en évolution – de personnes qui sont, sinon à jamais, du moins durablement exclues de la sphère de production et de celle de consommation ; on leurs donne environ 2 000 Frs par mois et qu’elles se débrouillent ! En conséquence des catégories de la population sont marginalisées ou en voie de l’être et ce délibérément ; cela traduit une rupture par rapport à la période historique précédente. Cela se vérifie par l’instauration de véritables quartiers ghetto et des régions sacrifiées. Ce clivage de la société française se confirmera lors du vote sur le traité Maastricht, où les exclus ou ceux et celles en passe de l’être voteront contre et les autres pour.

L’ensemble des dispositifs, regroupé sous le terme générique de « politique de la ville », dans lequel on peut y inclure les mesures prises par rapport à l’école (par exemple la création de Zones d’Education Prioritaire, les fameuses Z.E.P.), les politiques sécuritaires et dernièrement le projet de créer des zones franches, a pour objectif essentiel de masquer la réalité de cette évolution. On évite ainsi de poser les problèmes à partir de ces choix politiques et de société. On stigmatise les populations qui sont victimes de l’exclusion et que l’on retrouve principalement dans ces quartiers ghettos : « les banlieues ». De même le terme immigré prend de plus en plus une connotation sociale. Une personne d’origine japonaise ou américaine sera très rarement vécue comme un ou une immigré ; par contre l’immigré regroupe bien souvent ceux qui seraient source de problème : les habitants des quartiers ghetto. De plus en plus l’immigré symbolise « ceux qui vivent là-bas. » Les nouvelles « classes dangereuses » seraient aux portes de nos centre ville.

A l’échelle de la ville, la juxtaposition des cités ghettos, de l’ennui et de la misère, face aux quartiers chics, éclatants de luxe et d’opulence, participe à cette logique de développement séparé, d’apartheid social.

* Un des fondements de la construction européenne est la mise en concurrence – à l’échelle européenne – des régions entre elles. Certaines ont de réels moyens pour être performantes, comme la région Ile de France et d’autres n’ont plus aucun avenir, si ce n’est pour certaines le tourisme, se transformant ainsi en vastes parcs folkloriques !. Cette concurrence va profiter bien évidemment aux régions déjà les plus riches, ou à celles permettant une exploitation plus intensive de la force de travail.

Les régions deviennent ainsi de véritables Etats dans l’Etat, aspirant à devenir des pôles économiques de plus en plus autonomes. Pour se faire les notables régionaux étendent leur pouvoir et leur influence à tous les aspects qui touchent de près ou de loin la vie économique :

– politique de développement régional qui va de paire avec la formation, l’éducation. L’objectif est de créer des bassins d’emploi auxquels correspondent les instruments de formation que sont les établissement scolaires et les instituts de formation. C’est pourquoi il y a actuellement de fortes pressions pour démanteler l’Education nationale au profit de sa régionalisation. La commission Fouroux fait des grands pas en ce sens en proposant que 20 % des programmes scolaires soient déterminés par les régions, ce qui revient à terme à remettre en cause la notion de diplômes nationaux ; ou bien les chefs d’établissement participent au recrutement de leur personnel…

– politique de transport ; le contrat plan de la SNCF prévoit une régionalisation de plus en plus poussée de celle-ci ; les Conseils Régionaux détermineront les choix concernant leur territoire en matière ferroviaire.

– santé ; la loi d’aménagement du territoire (là aussi appelée Loi Pasqua) prévoit de transférer le pouvoir aux Conseils Régionaux afin qu’ils déterminent la politique hospitalière. En outre, il y a tout lieu de craindre que l’étatisation de la Sécurité Sociale (plan Juppé 1995) aboutisse à une régionalisation de cette dernière en confiant la gestion des caisses maladie, voire celles des retraites aux régions [9]. Cela conduirait inévitablement à une remise en cause de l’égalité des remboursements et des soins ; en effet ceux-ci seront déterminés par les capacités financières et les infrastructures dont disposera chaque région. Les institutions régionales déploient de véritables ambassadeurs qui ont pour charge de trouver des marchés, mais aussi des industriels intéressés pour s’implanter sur leur territoire.

En France, ce processus a été réellement engagé par la loi de décentralisation de Deferre en 1982 et confirmé par la loi d’aménagement du territoire de Pasqua. On assiste là aussi à la mise en place du développement séparé : d’un côté des régions riches et de l’autre des régions pauvres, avec pour conséquence, à terme, l’émergence de flux migratoires des régions pauvres vers les riches.

Cette évolution fait déjà des ravages en Europe. En Italie (Lombardie), en Grèce (Macédoine), en Belgique (Wallonie, Flandres), la crise des Etats-nations se traduit, entre autre, par des volontés séparatistes motivées par l’apartheid social. La guerre de purification ethnique dans l’ex-Yougoslavie en est la forme la plus exacerbée.

L’éclatement de la Yougoslavie [10] est en partie dû au pari qu’ont fait certaines régions la composant ; pari reposant sur la possibilité d’intégration à la communauté européenne, ou du moins visant à un rapprochement significatif avec l’Allemagne. En effet, ce sont tout d’abord la Slovénie puis la Croatie (les deux régions les plus riches de la Yougoslavie) qui souhaitèrent, en ultime recours, leur indépendance. Un des thèmes qui les motivaient, était leur volonté de pouvoir faire partie, à terme, d’un pôle économique hégémonique sur le continent européen afin d’entrer dans la cour des grands. Par exemple, un des arguments de la campagne menée en Slovénie pour l’indépendance, était qu’il valait mieux être le dernier à la ville, plutôt que le premier au village – la ville étant la CEE et le village la Yougoslavie. Face à cette évolution qui consistait à faire en sorte que les « riches » se regroupent entre eux au détriment des pauvres, l’argument nationaliste devint prépondérant. Ainsi on vit resurgir l’attachement à un passé mythique : la renaissance de la Grande Serbie ; la Croatie entrait elle aussi dans la danse. Sous couvert de nationalisme – voire de religions [11] –, chacune des deux puissances s’affrontèrent, essayant de conquérir le plus de territoire sur l’autre. Pour se faire, on institua l’horreur en système dans le but d’obliger les populations des territoires convoités à émigrer afin d’y substituer – ou du moins de la rendre hégémonique – celles dont la puissance tente d’annexer ceux-ci : c’est la purification ethnique [12].

Un des enjeux idéologique de la guerre en Bosnie-Herzégovine est de détruire toute idée de multiculturalité au profit de la constitution de nations « pures », c’est-à-dire purifiées ethniquement. Autrement dit, le but est de constitué des nations, pour ainsi dire, « monoculturelles », notion qui n’est pas sans rappeler le concept de racisme différencialiste élaboré par A. de Besnoit

* Mais ce processus se vérifie aussi au niveau des rapports Nord/Sud/Est. Auparavant les rapports entre le Centre et la Périphérie se caractérisaient par « l’échange inégal ». Idéologiquement les pays occidentaux imposaient aux pays dits « sous-développés » le modèle du développement ; autrement dit on leur proposait de se développer selon le modèle occidental. Ainsi ils pourraient à terme jouir des « bienfaits de la démocratie ». Ce discours postulait le développement comme une fin en soi – puisque le progrès était éternel et devait profiter à tous – sans se soucier des réalités culturelles, économiques, sociales de ces pays et encore moins des aspirations des populations. Concrètement, beaucoup de pays ont effectivement fait le pari du développement, et ont basé leur économie sur des marchandises d’exportation (pétrole, coton, arachide, café, etc.). Ils étaient donc tributaires des marchés internationaux, qu’ils ne contrôlaient pas ; ainsi les pays du Centre purent – peuvent – piller les pays du Tiers monde. Les élites politiques de ces pays bénéficient grandement de cette forme d’échange ; elles sont totalement liées, par des intérêts communs – entre autre leur maintien au pouvoir –, avec les gouvernements des pays occidentaux.

Avec l’évolution de l’impérialisme et de l’idéologie différentialiste qui le sous-tend, un véritable apartheid social se met en place à l’échelle de la planète : des continents entiers sont laissés à l’abandon, en particulier l’Afrique noire mais aussi l’Amérique du sud. Une grande partie des populations est ainsi condamnée à mourir de faim, de guerre, d’épidémie… par les décideurs économiques et politiques. Leur cynisme du raisonnement des gestionnaires de la planète est poussé à son comble : plus il y a de morts, moins la pression migratoire sera importante !

quelques perspectives

Ce qui est le plus significatif dans les luttes récentes (logement, précarité, sans-papiers…) c’est qu’elles débordent le cadre des revendications quantitatives (réduction du temps de travail, hausse des salaires…) pour poser la question de nos conditions d’existence dans la société. En outre les exigences autour de la volonté de vivre « dignement » tendent à rentrer en contradiction avec des piliers idéologiques de la société bourgeoise, mais aussi avec des dispositifs liés à la mondialisation de l’économie. En effet le droit de propriété doit-il prévaloir sur le fait de disposer d’un logement décent ? Doit-on encore accepter que le travail – ou son absence – détermine nos conditions de vie aussi bien par les revenus qu’il procure, qu’au niveau de l’organisation matérielle : choix du lieu d’habitation, organisation du temps… ? Qu’en est-il de la libre circulation des individus dans une Europe qui se renferme comme une forteresse ?… En dernière instance, c’est bien la question des normes/valeurs qui doivent fonder la société qui est posée.

Que se soient les luttes sur le logement, contre la précarité et dernièrement celle des sans-papiers, elles ont un point commun : ce sont des personnes qui survivent dans des conditions inextricables et qui disent « stop ! On arrête, on ne peut plus continuer à vivre de la sorte ». Ces luttes imposent des débats sur des choix de société : pouvons-nous accepter que des individus ne puissent se loger sous prétexte qu’un propriétaire leur réclame des loyers et garanties qu’ils ne pourront jamais fournir ; autrement dit, le droit de propriété doit-il prévaloir sur le fait de pouvoir se loger ? On peut espérer que dans un proche avenir des personnes n’acceptent plus d’être réduites à la mendicité, à la charité, ou de risquer d’être emprisonnées pour vol afin de se nourrir, se vêtir, se cultiver, se divertir…

De même les sans-papiers, en revendiquant la libre circulation des individus, l’ouverture des frontières, interrogent la société sur son devenir. Voulons-nous vivre dans un monde de « petits blancs » complètement repliés sur eux-mêmes, au sein d’une Europe forteresse, et ayant peur de tout ce qui leur est extérieur, étranger ; un monde dans lequel les populations, en particulier les pauvres, seraient fixées sur leur territoire, un monde dans lequel les cultures seraient étanches les unes par rapport aux autres ? Ou voulons-nous au contraire vivre comme on le veut, avec qui l’on veut et où l’on veut, ce qui passe inévitablement par la reconnaissance de valeurs comme la solidarité, l’égalité, la liberté, l’interculturalité [13] et la libre circulation des hommes des femmes et des idées ?

Il nous faut donc lutter contre toutes les exclusions (sociale, raciale, sexuelle…) qui forment le terreau des pratiques autoritaires et sécuritaires, divisent les populations en catégories ayant des capacités d’action sociales inégales.

La société bourgeoise fonctionne sur le principe de quantification, c’est-à-dire que tout est quantifié, la valeur d’échange prévaut sur la valeur d’usage ; autrement dit ce n’est pas l’utilité d’une marchandise qui prime mais ce qu’elle peut rapporter comme bénéfice à celui qui la détient et veut la vendre. On produit des marchandises non pas en fonction des besoins qu’elles satisferaient, mais parce qu’elles vont, par leur vente, faire fructifier le capital investi pour leur réalisation. En conséquence, des marchandises qui nous sont utiles peuvent cesser d’être produites car elles ne seront pas suffisamment rentables (c’est-à-dire produisant des profits estimés suffisants par et pour le capitaliste) ; l’objectif de la rationalité du capitalisme n’est pas de satisfaire nos besoins, mais de dégager des profits à partir du capital investi. Par exemple, les laboratoires pharmaceutiques, selon W. Rozenbaum [14], sacrifient la recherche d’un vaccin contre le sida sur l’autel du profit. « Ces laboratoires sont des entreprises privées soumises aux règles du marché et dont la prospérité repose sur la vente de médicaments en grandes quantité dans les pays riches. Il est donc plus intéressant pour un labo de trouver un produit efficace contre la maladie du coeur ou le cholestérol que de mobiliser des fonds pour le sida, qui concerne en premier lieu des régions insolvables (Afrique, Asie) et qui, dans les pays riches, restent une pathologie affectant un nombre relativement limité de personnes. » […] « … dans cette logique de marché, il n’est pas intéressant pour les laboratoires de pousser certaines recherches, non seulement parce que celles-ci ne sont pas rentables, mais aussi parce qu’il existe des sources de profits plus attractives encore que la vente de médicaments : je veux parler de la bourse. Un jack-pot en bourse rapporte plus que la vente de dix milles comprimés. N’oublions pas non plus que dans les laboratoires les vrais décideurs ne sont pas les scientifiques ou les chercheurs, mais les actionnaires qui, eux, n’ont pas d’états d’âme. » [15]

Revendiquer la gratuité des transports pour tous et toutes, le libre accès au logement – même si l’on n’a pas de ressources –, la liberté et la gratuité de la contraception et de l’avortement, de la santé en général… c’est lutter contre cette hiérarchie sociale fondée sur l’importance de nos ressources financières, elles-mêmes soumises aux aléas d’une conjoncture économique nous échappant totalement. Ce qui nous importe ce n’est pas combien vaut telle ou telle marchandise et quels profits va-t-elle dégager, mais qu’elle est l’utilité de tel ou tel produit pour satisfaire nos besoins et nos désirs.

La misère est avant tout un problème politique ; la combattre relève d’un débat sur le choix de société dans laquelle nous voulons vivre. Par exemple, il y a assez de logements, en France, pour loger tous les SDF et les mal-logés décemment. « … durant ces 10 dernières années, le nombre de logements vacants a oscillé autour des 2 million d’unités (1 919 000 en 1984, 2 156 000 en 1988, 1977 000 en 1992), soit environ 8 % du parc locatif. Autrement dit, de quoi loger ou reloger la totalité des sans-abri et des mal-logés. » [16].

Novembre 1996

Groupe LA CANAILLE/NO PASARAN

c/o MANTA B.P.7141

37 071 Tours cedex 2


[1] Pour en finir avec le Front National, A. Bihr, Syros 1992

[2] La mondialisation du capital, F. Chesnais, Syros 1994

[3] L’Homme mondial P. Hengelbard, Arléa 1996

[4] Lois du marché contre droit des peuples, des démocraties sans voix, C. de Brie, in le Monde Diplomatique décembre 1992.

[5] L’Homme mondial, opus cité

[6] La mondialisation du capital, opus cité

[7] C’est A. de Besnoit, l’un des principaux théoricien de la nouvelle droite, qui a élaboré ce concept.

[8] Y a-t-il un « néo-racisme » ?, E. Balibar, in Race Nation Classe, les Identités Ambiguës, E. Balibar et I. Wallerstein, Editions La Découverte, 1988

[9] Cet été Clinton a franchi ce pas. « … la responsabilité des programmes sociaux est dévolue aux cinquante Etats de l’Union et, plus en aval, aux milliers de contés : chacun d’eux aura l’attitude d’utiliser les subsides fédéraux comme il l’entend pourvu qu’il fasse « basculer les gens de l’assistance à l’emploi » … » (Quand le président Clinton « réforme » la pauvreté, in Monde Diplomatique septembre 1995)

[10] En outre la Yougoslavie a été sacrifiée sur l’autel de Maastricht. « « Les Allemands, explique un diplomate français, faisaient un cadeau à l’Europe : leur mark. Kohl pouvait espérer un geste en retour. » Chacun sait bien que, pour réussir Maastricht, les Douze doivent mettre une sourdine à leurs divergences yougoslaves. »… « Interrogeant Roland Dumas(ministre socialiste des affaires étrangères), un spécialiste du Quai-d’Orsay pose sans détour la question clé : entre Maastricht et la Yougoslavie, il s’agit de choisir ce que nous considérons comme prioritaire. La réponse de Dumas est sans ambiguïté : c’est Maastricht ! » On pouvait arrêter les Serbes, in numéro spécial du Nouvel Observateur du 24-30 décembre 1992 : Pour que personne ne puisse dire « Sarajevo ? Je ne savais pas… »

[11] Certains analystes verront ainsi la reconstitution, en terme géopolitique, des axes religieux : orthodoxe (Serbie, Russie, Grèce), catholique (Croatie, Vatican…) et musulman (Bosniaques/Musulmans et pays de religion musulmane).

[12] Le gouvernement israélien eut et a un comportement similaire à l’égard des Palestiniens. En effet, en 1948 il organisa le massacre de tous les palestinien d’un village pour leur faire comprendre qu’ils n’avaient qu’un salut : l’exode ; ainsi, la population de l’Etat sioniste put occuper la place, alors que les camps de réfugiés furent imposés aux Palestiniens déchus de leur terre, camps dans lesquels ils survivent toujours. Cette situation fut avalisée par l’ONU par la suite. La guerre des 6 jours en 1967 est l’aboutissement de ce processus : l’annexion de la totalité de la Palestine. Les accords d’Oslo n’ont en aucune façon endigué ce processus, bien au contraire. Cette « paix » contraint de plus en plus les Palestiniens à vivre essentiellement dans de véritables bantoustans que sont les territoires « autonomes » qui seront dans le meilleurs des cas des réservoirs de main d’oeuvre pour Israël. La création d’un Etat palestinien n’endiguera pas cette évolution car il n’aura pas les moyens politiques et économiques pour la contrecarrer et mettre en oeuvre une politique alternative. Les derniers événements qui se sont déroulés en septembre 1996 à Jérusalem et dans les Territoires montrent que des perspectives existent pourtant lorsque la population se mobilise, prend ses affaires en mains. « Affaiblie dans les négociations, contrainte à des concessions politiques sous la pression du blocus économique, l’Autorité nationale palestinienne peut trouver là un second souffle. A condition de comprendre durablement que la mobilisation populaire, qu’elle a jusqu’à présent redouté voire combattu, est indispensable pour reconstruire un rapport de force. » Natanyahou relance le soulèvement palestinien, C. Moucharafieh, in No Pasaran n° 40, octobre 1996.

[13] La multiculturalité signifie la juxtaposition des communautés entre elles, comme aux Etats-Unis par exemple. L’interculturalit suppose la reconnaissance de l’existence de différentes groupements humains, différentes communautés ; elle contient l’idée d’intersection, donc de rencontre, d’échange sans pour autant faire fi des spécificités historiques, culturelles ; cela va à l’encontre de toute volonté assimilationniste.

[14] Avec L. Montagnier, il a découvert le virus du sida.

[15] Les vérités d’un chercheur atypiques, interview de W. Rozenbaum in CFDT MAGAZINE n° 220, novembre 1996.

[16] Déchiffrer les inégalités, A. Bihr, R. Pfefferkorn, Editions Syros, 1995, page 267. Ces chiffres sont extrait du n° 313 INSEE première.


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