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AccueilJournalNuméros parus en 2002N°9 - Mai 2002 > Le ghetto fantôme

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Le ghetto fantôme


Cet article montre comment peut se concrétiser l’apartheid social aux Etats-Unis. Il a été rédigé en 1998 par JP Garnier, chercheur au CNRS. Nous n’avons pas pu savoir si la population de ce quartier de New York (Bedford-Stuyvesant) subit la même situation actuellement.


Quand on évoque en France la violence des ghettos nord-américains, trois noms reviennent immanquablement : South Bronx à New York, South Central à Los Angeles et South Side à Chicago. En revanche, personne ne parle jamais de Bedford-Stuyvesant, alors qu’il s’agit de l’un des pires ghettos noirs aux Etats-Unis.
image 213 x 236A quelques " blocks " de Brooklyn Heights, le séduisant quartier aristocratique situé face à la pointe de Manhattan, et colonisé par une partie de l’élite culturelle new-yorkaise, s’étend un territoire sinistré d’environ 7 km2 où survivent quelques 25 000 habitants officiellement recensés (les autorités ont renoncé à évaluer les milliers de clandestins qui s’y ajoutent). Classé parmi les "quartiers de haute criminalité" selon la nomenclature policière, la dangerosité y est telle que le precinct – circonscription d’un poste de police – de Bedford-Stuyvesant figure en tête des "zones de guerre" (war zones) officieusement répertoriées par le NYCPD (Département de police de la ville de New York).
Cette appellation ne renvoie pas seulement aux agressions, affrontements et règlements de compte plus ou moins sanglants qui rythment la vie quotidienne dans la zone, mais à l’action menée par les autorités. Son principe est simple : le containement. Il s’agit de cantonner et de contenir une population laissée quasi-totalement à l’abandon à l’intérieur où elle se trouve assignée de facto à résidence. A charge pour les lois de la jungle urbaine capitaliste d’en réguler l’équilibre démographique grâce à une répartition équilibrée des naissances et des décès. En raison de la consommation effrénée de drogues, de la fréquence des meurtres et des suicides, des ravages du Sida, du manque de soins médicaux et de la sous-alimentation, l’espérance de vie n’y est pas plus élevée que dans les pays les moins avancés. Ainsi parvient-on à une "stabilisation démographique de l’underclass", pour reprendre une désignation euphémique forgée par les stratèges de cette purification socio-ethnique de l’espace urbain. C’est pourquoi la mission des forces de l’ordre relève moins de la répression que de la dissuasion. Grâce à un contrôle draconien des accès à l’île de Manhattan (métros, bus et autoroutes urbaines) et au refoulement systématique des indésirables tentés de sortir de leur enclave résidentielle pour des motifs autres que professionnels, un véritable cordon sanitaire a été établi pour l’isoler du reste de l’agglomération et, notamment des quartiers chics (Brooklyn Heights, à proximité, est sillonnée de patrouilles de policiers et d’agents de sécurité privés).
Pour éliminer les pauvres, à défaut d’éliminer la pauvreté, point n’est donc besoin de les transplanter dans un lointain camp d’extermination. Il suffit de laisser mourir à petit feu là où ils résident, ceux que les balles, les couteaux ou les overdoses auront épargnés. On comprend, dès lors, pourquoi on ne parle guère de Bedford-Stuyvesant. Dans cette version hard de la "politique de la ville" made in USA, ce quartier déshérité n’a tout bonnement pas lieu d’exister.

J.P. Garnier


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