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Résistance à l’écran

Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? / Danger travail


Comme tous les mois, voici une sélection partielle (et partiale) de quelques films, plus ou moins récents, jugés intéressants au vu des thèmes sur lesquels lutte le réseau No Pasaran…
Pirouli (Paris)


image 129 x 170Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? Film français de Rabah Ameur-Zaïmèche – 2001 – 83 min. Synopsis (d’après la brochure de présentation du film) :"Cité des Bosquets, Seine Saint-Denis. De retour dans sa cité après avoir purgé une double peine, Kamel tente, avec le soutien de sa famille, de se réinsérer dans le monde du travail. C’est alors qu’il devient observateur impuissant de la décomposition sociale de son quartier."
Wesh Wesh est une perle et une bouffée d’air frais, une parole vivante et vécue d’un monde dont les seuls échos sont, habituellement, ceux des médias qui déforment, grossissent et diabolisent. Ici, ce sont les acteurs même de la cité qui jouent, se filment et se mettent en scène avec leurs désirs, leurs merdes, leurs histoires et surtout leur façon de les raconter. Wesh Wesh a été écrit par Madjid "Madj" Benaroudj (producteur du groupe de rap Assassin, dont la musique rythme le film) et Rabah Ameur-Zaïmèche (qui a réalisé Wesh Wesh et joue Kamel). La famille Ameur-Zaïmèche compose d’ailleurs une bonne partie de l’équipe du film. Totalement auto-produit, Wesh Wesh se veut indépendant des circuits cinématographiques classiques : réalisé avec très peu de moyens (ce qui représente tout de même des sommes considérables), le film est tributaire de sa sortie en salle pour assurer sa subsistance.
Wesh Wesh est déjà un grand film dans la mesure où il montre d’autres choses que ce que l’on peut voir ailleurs, et apporte un regard lucide et cru sur des conditions de vie particulières : agressions policières permanentes, précarité particulièrement développée, racisme au quotidien… Pourtant, aucun angélisme n’est à déplorer ; toute l’horreur de la violence, du sexisme, ou des relations de pouvoir au sein d’une économie parallèle (basée sur le "shit") est montrée telle quelle. Wesh Wesh décrit terriblement bien la pesanteur de conditions sociales qui permettent de reproduire à l’infini des rapports de force et d’exploitation : "les patrons c’est tous les mêmes, ils se font leur business sur les dos des travailleurs", déclare Kamel, désabusé, après avoir tenté de faire jouer la solidarité communautaire pour trouver un travail. Les institutions (policières, administratives, ou salariales) sont là pour empêcher toute intégration, volontaire ou non.
Ameur-Zaïmèche (ainsi que toute l’équipe du film, car le scénario a été délaissé à partir du début du tournage, pour filmer à l’instinct et à la spontanéité) signe quelque chose de très fort, car il réussit à insuffler au travers de son film une pesanteur et un malaise caractéristique. Le désœuvrement, la perte de repères (ou plutôt de solutions et d’alternatives, car il y a des repères très forts dans la culture de cité, contrairement à ce que nous serinent les grands médias) et l’absence d’avenir s’immiscent peu à peu dans notre esprit au fur et à mesure de la projection. On se retrouve alors pour quelques instants dans la même situation que ces gens qui n’ont aucune porte de sortie, qui ne savent pas de quoi sera fait leur lendemain. La structure scénaristique (on ne sait jamais de quoi sera constituée la scène suivante) rend magistralement cette impression de dénuement permanent, de futur imminent mais aussi totalement incertain : tout peut basculer à chaque instant. Le peu de moyens disponibles pour la réalisation (tournage avec une caméra de reportage, sans accessoires notables…) accentue d’ailleurs une précarité existentielle déjà mise à nu dans le film. Comme quoi il n’y a pas besoin de s’appeler Lars von Trier et de théoriser le retour au réel pour parvenir à faire un grand film. C’est tout cela qui fait de Wesh Wesh un film à la fois très fin, mais aussi très poignant, un film à ne pas manquer.
Au moment où le contrecoup des politiques et discours sécuritaires se fait sentir électoralement, à l’instant où les idées d’extrême droite, reprises par l’ensemble (ou presque) de la classe politique, portent leur meilleur propagandiste au second tour des élections présidentielles, Wesh Wesh remet les pendules à l’heure : les habitants des cités ne sont pas des martiens dont le seul but serait d’envahir la terre (comprendre le centre-ville bourgeois) pour y perpétrer d’odieux crimes et agresser le français moyen (pléonasme s’il en est).
Même si Wesh Wesh n’était pas un film lucide et engagé, important et salvateur, il serait nécessaire de le voir ne serait-ce que pour soutenir une initiative militante qui se fait rare aujourd’hui. Pour empêcher que la gangrène fasciste et capitaliste annihile les dernières initiatives de résistance qui subsistent : allez soutenir (en le visionnant) Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? dans l’une des soixante salles qui le diffusent en France (la liste est disponible sur http://www.assassin-productions.fr).

Danger travail -
Film documentaire français de Pierre Carles – 2001 – 90 min.
Danger travail est une sélection (par Pierre Carles) d’entretiens, de publicités, de clips, et de situations de travail filmées (co-réalisés par Stéphane Goxe et Christophe Coello). On assiste ainsi à la mise au pas du personnel d’une antenne de Domino’s pizza (grâce à un manager particulièrement zélé) et à la surveillance par un jeune loup aux dents longues d’une vingtaine d’employé-e-s dans une boîte de télémarketting (le boulot, particulièrement intensif, consiste à téléphoner à des particuliers dans le but de leur faire acheter quelque chose ; la prime de productivité réservée au binôme le plus efficace étant … une place de cinéma). Les entretiens permettent à une dizaine de chômeurs-euses d’exprimer leur façon de voir le travail et la vie.
Production entièrement indépendante (CP Productions est la maison de production de Carles), Danger travail déploie peu à peu une remise en cause de la centralité du travail. Les séquences s’enchaînent alternant humanité (le bonheur désœuvré comme s’il m’était conté) et barbarie (comment vendre son âme au démon de la précarité), pour dessiner petit à petit un tableau saisissant : l’idéologie travailliste (dont le pendant est la diabolisation de l’oisiveté) permet la mise à disposition d’une main d’œuvre toujours plus flexible et précaire. La centralité du travail est un levier pour légitimer et pérenniser l’exploitation capitaliste. Après avoir déjà brillamment critiqué les médias et filmé la pensée sociologique de Bourdieu, Pierre Carles signe à nouveau un film lucide et pétillant sur l’une des questions tabous (et pourtant fondamentale) de notre société : le rapport au travail salarié. Danger travail n’est malheureusement disponible que sur VHS et sur commande, car il vise à financer la production (en salle cette fois-ci) de Volem rien foutre al pais, qui reprendra la thématique du travail pour explorer plus avant la question des alternatives.
A commander en soutien à : CP Productions, 9 rue du jeu de ballon, 34000 Montpellier, pour la modique somme de 30 euros (port compris).


No Pasaran 21ter rue Voltaire 75011 Paris - Tél. 06 11 29 02 15 - nopasaran@samizdat.net
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