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AccueilJournalNuméros parus en 2002N°13 - Octobre 2002 > L’école et les filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ?

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L’école et les filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ?


Dans cet article, nous avons fait le choix de restreindre notre étude aux enfants. Néanmoins, on peut se demander ce qu’il en est de la variable sexe en ce qui concerne l’enseignant-e ? Il y a très peu d’études à ce sujet mais les premiers travaux tendraient à montrer qu’il n’y a aucune tendance chez les enseignant-e-s à favoriser les enfants du même sexe qu’eux. Cela se vérifie d’ailleurs dès l’école maternelle (pourtant fortement féminisée du côté des enseignant-e-s) qui ne fait reculer en rien tous les stéréotypes sexistes dont on a pu parler. Certains prétendent même que les femmes qui ont fait le choix d’être enseignantes l’ont fait pour pouvoir concilier travail et vie familiale, choix assez conformiste par essence.

Face au problème de la réussite ou de l’échec scolaire, l’origine sociale est un facteur de différentiation essentiel, connu et étudié. Mais si tout le monde s’accorde à dire que l’école est un instrument de reproduction des inégalités sociales, il nous semble important de prendre en compte un deuxième facteur moins connu : l’appartenance de sexe.


Si l’égalité des droits est formellement réalisée depuis quelques décennies (unification des enseignements secondaires féminin et masculin en 1924, généralisation de la mixité scolaire en 1966), on peut néanmoins s’interroger sur la persistance d’inégalités flagrantes.

Les filles réussissent mieux à l’école

L’interprétation des chiffres est toujours assez délicate mais, même si des débats subsistent sur les critères de réussite, on peut parler de supériorité scolaire des filles. Elle date de l’explosion du nombre de jeunes scolarisés à partir des années 60.

Depuis 1964, il y a tous les ans plus de bachelières que de bacheliers. Cependant ces écarts garçons filles se doublent d’écarts sociaux considérables. En effet si 77% des filles de familles de catégories socioprofessionnelles supérieures arrivent en terminale pour seulement 35% des filles de familles de catégories défavorisées (INSEE, Données Sociales 1996), c’est chez ces dernières que la supériorité des filles à l’école est la plus marquée.

Pourtant, cette situation ne conduit pas à une mixité de toutes les filières et c’est l’inverse qui se produit dans les filières d’excellences contrairement à ce que les résultats scolaires pourraient laisser penser.

Des filières et une orientation très sexuées

En enseignement professionalisé, les filles se retrouvent exclues des CAP et BEP industriels et sont majoritairement orientées vers le secteur tertiaire (10% de filles dans les formations industrielles et 69% dans le secteur tertiaire).

En enseignement général, elles sont massivement présentes dans les classes littéraires (81,5%) et minoritaires en S (41%), alors qu’en classe de seconde leurs résultats sont meilleurs que ceux des garçons. Cette situation se prolonge et s’aggrave dans l’enseignement supérieur.

Des manuels scolaires sexistes

De nombreux travaux se sont intéressés au contenu des programmes et des manuels. Leurs constats sont convergents : c’est la vision très conventionnelle des adultes qui est proposée aux enfants et ceci est particulièrement net dans les manuels du primaire qui prétendent mettre en scène la vie quotidienne. Résultats d’un travail consacré aux manuels du primaire (réalisé par l’Association Européenne Du Côté Des Filles)

Alors que 64 % des femmes mariées travaillent, c’est l’image de la femme au foyer qui prédomine (90 % des représentations féminines) dans les manuels. Elles sont d’ailleurs fort actives et leurs tâches ménagères sont détaillées à loisir. Les rares qui travaillent se regroupent dans des professions fortement féminisées (hôtesse de l’air, infirmière, secrétaire, caissière, vendeuse).

Les personnages masculins sont systématiquement prédominants, plus nombreux et plus en valeur que les personnages féminins. On trouve encore parfois des "pères traditionnels" lisant le journal installés dans leur fauteuil-trône et leurs charentaises, ou bricolant et jardinant.

Des études montrent que les enfants associent certains symboles à l’un ou l’autre des sexes. Ainsi, le tablier et le cabas sont attribués d’office à la mère, le journal, le fauteuil ou le cartable au père.

Les manuels dans l’enseignement secondaire.

De façon générale, les femmes sont rarement représentées dans les manuels de sciences physiques ou de biologie.

En biologie, excepté dans le cours sur la reproduction humaine, il est rare de voir figurer des représentations féminines. Dans les manuels de physique, la seule femme chercheuse qui apparaisse est Marie Curie et quant aux autres, elles sont là pour illustrer l’échographie ou la notion de vitesse en sport.

Dans les manuels d’histoire, c’est le plus souvent pour illustrer les conditions de vie, le progrès technique (réfrigérateur, aspirateur) que l’on voit apparaître des personnages féminins. Et que dire quand on lit qu’en France le suffrage universel a été institué en 1848 après l’abolition du suffrage censitaire !

Des stéréotypes sexistes à l’école

Dans les interactions enseignant élève, les études montrent que les garçons bénéficient d’un enseignement plus personnalisé et d’une plus grande part d’attention que les filles (44% des interactions se font avec les filles contre 56% avec les garçons). Des expériences d’un enseignement rigoureusement égal en temps engendre une frustration chez les garçons.

En plus de désavantager les filles, cette attitude des enseignants est perçue par les filles comme un message implicite : " la réussite des garçons est plus importante que celle des filles ". Elles intègrent l’idée que plus tard, leur vie professionnelle passera au second plan devant celle de leur époux.

Les filles adoptent des stratégies de résistance : silence relatif, concentration sur le travail, recherche de relations individualisées avec les enseignants, excellence scolaire...

Les attentes des enseignants ne sont pas les mêmes selon qu’ils interrogent des filles ou des garçons : alors qu’on va interroger une fille pour répéter une notion déjà vue en classe, on va interroger un garçon pour faire émerger une notion nouvelle.

Les enseignants jouent très fréquemment sur les rivalités de sexe et sur les différences entre filles et garçons, par exemple pour un problème de discipline, les garçons turbulents seront placés à côté des filles.

On observe dans les classes que les élèves garçons sont davantage perçus comme des individualités (parfois problématiques) et les élèves filles comme un groupe indifférencié. Cela renvoie à quelque chose d’observable par ailleurs : dans les relations entre groupes sociaux inégaux, les membres de la catégorie supérieure sont individualisés alors que les membres de la catégorie inférieure sont considérés comme semblables et interchangeables, définis par leur appartenance catégorielle.

L’évaluation au centre du problème

Il faut nous poser la question de l’évaluation. Dans les remarques au quotidien, les garçons sont plus souvent jugés sur leurs performances scolaires et les filles sur leur conduite ou sur la beauté de leur écriture.

Les profs interrogent souvent moins souvent les filles, leur laissent moins le temps de répondre, les réprimandent moins. Les garçons sont plus réprimandés et donc plus poussés à réussir.

Selon les sociologues, deux hypothèses se dégagent sur les " meilleures " performances scolaires des filles.

Les chercheurs hommes (Baudelot, Establet) prétendent que, contrairement aux garçons qui s’accrochent même avec des résultats médiocres, les filles se détournent plus vite des matières scientifiques (mécanisme d’auto-sélection).

A résultats scolaires égaux, les filles s’estiment moins douées que les garçons.

Par exemple, quelque soit leur niveau, les filles doutent plus que les garçons de leurs capacités en mathématiques (1/3 des filles contre 50% des garçons pensent être douées en maths). Il n’est pas inutile de rappeler qu’autrefois, on postulait à l’inaptitude des filles pour l’étude du grec ou du latin quand ces disciplines jouaient un rôle central dans la hiérarchie des filières.

Les chercheuses femmes (Duru-Bellat, Mosconi) postulent quant à elles que les meilleurs performances des filles sont d’abord le résultat des soi-disant vertus féminines : obéissance, docilité, voire passivité...

Ces stéréotypes sociaux préparent mieux les filles au "métier d’élève" dans un premier temps ; à l’inverse, l’éducation héroïque des garçons les conduisent au mépris des règles, rejet des contraintes, chahut... et à long terme les garçons seraient ainsi mieux préparés à la compétition scolaire.

Mais surtout, ces chercheuses ont montré que les filles seraient, à aptitudes égales, surévaluées. Si les préjugés des enseignants sont favorables aux filles en ce qui concerne les questions de comportement, ils leur sont défavorables pour les questions d’aptitudes. Ainsi l’enseignant(e) mettra davantage en évidence chez une fille son conformisme et sa passivité. "Si elle réussit, c’est vraiment grâce à son travail".

Le stéréotype de l’élève fille rejoint ainsi le stéréotype de l’élève de milieu "populaire" qui fait ce qu’il peut pour s’en sortir. On ne s’attendait pas à ce qu’il s’en sorte, on ne lui reprochera pas d’échouer ("c’est naturel") et on se félicitera de sa réussite. Ce type de jugement est particulièrement vrai dans les matières scientifiques.

Alors que les filles "font ce qu’elles peuvent", les garçons seraient perçus par les enseignants comme des "sous réalisateurs", intelligents mais ne faisant pas d’efforts. Ainsi leur échec est dû à un manque de travail, ils ont des capacités indéniables mais ils ne les exploitent pas. Ils sont en conséquence très stimulés.

Les garçons savent que pour garder l’estime de l’enseignant, ils doivent réussir dans la matière, alors que les filles savent qu’il leur suffit de continuer à être sages pour être "aimées".

Reste à déterminer l’importance de ces effets d’attente sur le résultat final. Les effets d’attente semblent à la racine des différences d’évaluation constatées et semblent extrêmement déterminants dans les performances des élèves, filles ou garçons.

Des garçons dominants, des filles dominées

Les élèves sont à l’école dans un monde profondément structurés selon leur sexe. Dans l’espace classe, ce sont les garçons qui dominent.

Ils dominent l’espace de jeux, la cour de récréation.

Ils dominent l’espace didactique : ils utilisent leur savoir pour se faire valoir, ils dominent l’espace sonore par leur prise de parole voire par des problèmes de discipline.

La mixité renforce les comportements stéréotypés : les garçons prennent le leadership, les filles s’effacent. Elles retirent de la mixité une moindre confiance dans leurs possibilités alors que les garçons confortent une estime d’eux mêmes et toujours, un souci de stratégie et de domination. Dans ces conditions, la non-mixité pourrait-elle aider les filles à développer plus d’assurance et de confiance en elles ? Mais cela ne revient-il pas simplement à reporter le moment de confrontation plus tard dans la vie ?

C’est ainsi que l’enseignement, fortement teinté de stéréotypes sexistes, perpétue de fait la division sexuée des filières, des formations puis des emplois. On assiste à une concentration de la main d’oeuvre féminine dans certaines filières professionnelles. Même qualifiée, cette concentration entraîne une dévalorisation des salaires et une précarité accrue.

Olivier Cuzon, militant syndical et pédagogique


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