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AccueilJournalNuméros parus en 2003N°25 - Décembre 2003 > RETOUR SUR DES PRATIQUES DE LUTTE

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RETOUR SUR DES PRATIQUES DE LUTTE


A l’heure où reprend une lutte dans les universités, il est temps d’essayer de faire l’analyse du mouvement du printemps dernier, de ses forces et de ses faiblesses. A priori vécu par certains comme la "déculotté du siècle" ce mouvement a tout de même vue apparaître ou se renforcer des éléments positifs dans les pratriques de lutte.


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Avant tout, rappelons tout de même qu’avant le printemps dernier peu aurait parié qu’un mouvement dans le secteur de l’Education nationale aurait pu durer aussi longtemps. Convenons en, en ces temps d’expansion du système capitaliste, où la grande majorité des luttes ne sont que défensives, les éléments dont on peut se réjouir ne sont pas nombreux. Ce fatalisme nous empêche parfois de voir des évolutions extrêmement positives. Il est d’ailleurs important de rappeler que dans l’opinion publique le gouvernement est resté minoritaire sur ses projets (65% de soutien aux grévistes, 20% approuvent le Plan Fillon).


Une pratique autogestionnaire du conflit social



A l’inverse de ce que pouvait dire le porte-parole du gouvernement, J-F Copé, qui considérait que les grévistes avaient été manipulés par l’extrême gauche et qu’ils avaient été obligés sous la contrainte de faire grève. Les libertaires devraient être heureux de voir que le mouvement de contestation du printemps 2003, comme toutes les luttes qui se sont déroulées dans l’enseignement (mais aussi ailleurs) de 1995 à aujourd’hui se sont, dans leur grande majorité, organisés sur la base d’assemblées générales souveraines. C’est dorénavant la forme convenue de délibération et d’organisation. Qui, aujourd’hui, accepterait de voir les représentants syndicaux gérer seuls les conflits comme c’était encore le cas il y a quelques années ? Personne. Aujourd’hui ce sont les individus en lutte qui, sur le terrain, deviennent les militants de leur propre mouvement. Et c’est parce qu’ils étaient en grève reconductible qui ont pu avoir le temps de s’organiser ainsi. Bien sûr cela ne dispense pas les mouvements de se faire planter par les bureaucraties des différentes centrales syndicales comme ce fut encore le cas au printemps dernier. Mais ce sont les AG qui ont permis d’obliger les directions syndicales à prendre en compte ce mouvement. Et ces AG n’ont été légitimes aux yeux des directions syndicales que parce qu’elles étaient composées de grévistes. Elles n’auraient pas eu autant de force si elles avaient été de simples AG des personnels non grévistes.


Le développement d’outils ouverts pour s’organiser



Incroyable le rôle qu’on pu jouer les listes de diffusion pendant ce mouvement sans compter les différents sites sur lequel tout le monde pouvait déposer ses infos. Le site réseau-des-bahuts.lautre.net qui d’ailleurs fonctionne toujours (comme quoi, quand on prend des habitudes de lutte…) a connu 200.000 visites en trois mois. Cette organisation horizontale a permis à chacun de confronter ses idées ou de trouver les renseignements, les arguments, dont il avait besoin. Très rapidement les grévistes y ont trouvé les accords internationaux ou européens ce qui par la suite a donné une autre dimension aux revendications. Cet outil a aussi permis d’échanger sur les pratiques, les actions menées et parfois même de se coordonner comme ce fut le cas pour les blocages des centres ville.


Un mouvement qui pointe le politique



Si certains journalistes trouvaient que les revendications des grévistes étaient floues, ces derniers par contre avaient eux, bien isolé le caractère idéologique des réformes contre lesquelles ils étaient partis en grève. Très vite le mouvement a dénoncé le projet de société porté la refondation sociale du MEDEF ou par les négociations de l’OMC sur l’AGCS. Parce qu’en grève reconductible, les personnels ont eu le temps de lire les accords signés par les gouvernements de droite comme de gôche. Même si l’école de classe n’a pas été dénoncée en tant que telle, la conception capitaliste du service public d’éducation a été visée par un grand nombre de grévistes. A la différence des luttes qui ont eu lieu en Angleterre pendant les années Thatcher, ce mouvement a aussi été l’occasion de rejeter un projet d’éducation animé par des conceptions de capitalistes. Il y a eu une formidable prise de conscience que les intérêts des uns sont fondamentalement divergents des intérêts des autres. Peut-être que ce mouvement a amorcé la redécouverte de ce qu’était la lutte de classes. Il est tout de même réjouissant de voir qu’une partie (pas si infime que cela) de ce mouvement refusa de considérer qu’une école égalitaire pourrait voir le jour sans que l’on considère la société qui la façonne. De plus en plus de personnels de l’Education nationale ont compris que l’état de l’école est intimement lié à l’état de la société et qu’aborder le premier sans le replacer dans le cadre du second est une aberration. Comme l’écrivait Jean-Marc Raynaud dans t’are ta gueule à la révo ! : "Toute éducation est à l’image du corps social dans lequel elle se meut et dont elle est tout à la fois effet et cause. Ce qui signifie en clair qu’on ne changera pas fondamentalement l’éducation sans changer fondamentalement la société."


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Pas de corporatisme possible



Vu la multiplicité des secteurs qui ont été attaqués durant cette année scolaire 2002-2003 (pions, ATOSS, Copsy, personnel d’infirmerie), le mouvement du printemps ne pouvait être corporatiste. Si les pions ont pu se sentir isolé à l’hiver 2002, il en fut autrement quand les enseignants ont vu leur retraite reportée aux calanques ou quand les ATOSS se sont vus menacer de sortir de l’Education nationale. Du coup c’est tous ensemble qu’ils se sont battus coudes à coudes. Les pions le diront, mais quel dommage que la solidarité entre les différents corps de l’Education nationale ne se soit mise en place qu’en fin d’année. Isolé dans le secteur de l’éducation, ce mouvement savait très bien qu’il ne bloquait aucunement l’économie du pays. Du coup les personnels ont très vite cherché à tisser des liens avec le reste du salariat. Même si les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances, sa dynamique interprofessionnelle a été beaucoup plus significative que celle de 95 (parents d’élèves dans la lutte, étudiants…) Au regard de sa motivation à s’étendre au niveau interprofessionnel on comprend du coup la réelle volonté des blocages des centrales syndicales.


Défaite ou pas la pratique reste



Il est encore difficile de mesurer les dégâts dus à une défaite après une telle bagarre. Bien sûr que les cicatrices seront importantes, il n’y a qu’à voir ce qu’a été la soit disante "rentrée chaude" qui nous était promise. Mais au-delà de tout cela il faut mesurer qu’une bonne part des gens qui se sont mobilisés au printemps étaient de jeunes profs qui pour un grand nombre n’avaient jamais milité avant. Ce qu’ils ont fait, les pratiques militantes qu’ils ont acquises ne sont pas perdues. Il ne manquera plus que l’étincelle et c’est naturellement qu’ils les réutiliseront dans les luttes à venir. Le mouvement des étudiants qui a lieu en ce moment montre bien que cela branle dans le manche. Et il ne vaudrait mieux pas qu’un gouvernement se lance dans une attaque où tous ces individus ayant acquis des pratiques de lutte puissent se retrouver les uns à coté des autres. A moins bien sûr qu’encore une fois la classe politique trouve des alliés dans les bureaucraties syndicales. Et ce fut bien là le problème. Avec la CGT nous avons tout de même appris que quand, en France près de 2 millions de personnes descendent dans la rue, le rôle d’un syndicat est d’appeler non pas à la grève générale mais à remplir une pétition nationale… D’ailleurs François Fillon ne s’y est pas trompé puisqu’il "a tenu à rendre hommage à la CGT et à son secrétaire général, Bernard Thibault, pour son attitude responsable". En soulignant ainsi l’"opposition raisonnable" de la CGT, "même dans les moments de tension", le ministre du travail remerciait la centrale de Montreuil de s’être évertuée à empêcher la généralisation d’un mouvement qui risquait d’échapper à son contrôle.


Pennbihan (SCALP Brest)


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