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AccueilJournalNuméros parus en 2004N°35 - Décembre 2004 > equateur : Vampires d’essence

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equateur : Vampires d’essence



Depuis quinze ans, une petite communauté d’indiens amazoniens lutte contre l’entrée de compagnies de prospection pétrolifère sur son territoire. Pour la défense de son environnement et de sa culture, Guillermo a été jusqu’à prendre les armes aux militaires.
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Photos : Damien Fellous/Libre Arbitre
Où CGG mis mon flingue ?
« Donnes ton arme et rentre chez toi si tu ne veux pas mourir ! » Épaulant une carabine imaginaire, Guillermo ne se lasse pas de mimer son glorieux fait d’arme. Avec leurs sarbacanes, leurs lances et quelques fusils de chasse, ses amis et lui ont réussi à confisquer leurs armes à quatre militaires qui s’aventuraient sur leur territoire. Quand il les a surpris, près d’un bosquet d’arbres sacrés, cela faisait déjà trois mois que Guillermo, comme la plupart des habitants de Sarayacu, vivait jour et nuit dans la forêt. Trois mois passés affamé, sous la pluie, à patrouiller dans une jungle qui, s’il y a grandi, reste menaçante à ses yeux. Quatre-vingt-dix jours à protéger un territoire de 135000 ha contre
les incursions d’une entreprise française, la Compagnie Générale de Géophysique (CGG), à la recherche de pétrole. Si les indiens de Sarayacu ont souvent déjà eu à intercepter leurs ouvriers, parfois accompagnés de vigiles armés, ou à subir toutes sortes d’agressions et d’intimidations , ils font maintenant face à une réelle militarisation de leur territoire. Une pression gouvernementale et militaire qui va contre les propres lois équatoriennes.
L’argent ou le sans-plomb
Pour la communauté de Sarayacu, la lutte commence en 1989, quand elle refuse l’offre (quelques centaines de dollars ! !) de la compagnie ARCO (aujourd’hui AGIP Ecuador) pour prospecter le nord de leur territoire. Un accord est
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Photos : Damien Fellous/Libre Arbitre
alors signé entre la communauté et le gouvernement, prévoyant la suspension de toute activité. Premier mensonge : l’accord est ignoré et un puit est creusé. En 1992, Sarayacu prend la tête d’une marche des peuples indigènes qui part de la forêt et s’achève dans la capitale, à Quito. C’est une réussite. La communauté y obtient le titre de propriété indivisible de son territoire ancestral. En 1996, sans aucune consultation des communautés concernées, un nouvel accord est signé entre l’Etat et une entreprise argentine, la Compagnie Générale de Combustible (CGC), lui octroyant les droits d’exploration et d’exploitation du « Bloc 23 ». Une zone qui recoupe une grande partie du territoire de Sarayacu et d’autres communautés, qui réclament un moratoire des activités lors d’une réunion organisée avec le gouvernement et la CGC en 2000. Voyant son offre de 60.000 $ à Sarayacu refusée en assemblée générale, la CGC se lance dans une entreprise de division qui porte ses fruits puisque les communautés voisines de Canelos et Papayacu, finissent par signer contre une promesse de travail.
Les brutes du brut
À partir de novembre 2002, les choses se gâtent. Le fleuve est contrôlé par ceux de Canelos qui interdisent la circulation aux membres de Sarayacu, voire les agressent physiquement. Les premières opérations d’exploitation commencent et la CGC pénètre de manière illégale sur le territoire de Sarayacu avec les ingénieurs de son sous-traitant français, la CGG, un spécialiste mondial des opérations de prospection pétrolière. Parallèlement, plusieurs responsables de Sarayacu reçoivent des menaces, dont certaines se concrétisent. Offensive, la communauté de Sarayacu n’hésite pas de son côté à retenir prisonnier les ouvriers de CGG qu’elle rencontre sur ses terres et l’organisation indigène régionale engage des poursuites judiciaires contre la compagnie argentine CGC. Une nouvelle phase du conflit s’ouvre en décembre 2002 lorsque l’Etat appuie la CGC par
l’envoi de militaires dans la zone, sous prétexte de lutte anti-guérilla. Durant les mois qui suivent, le village se vide de sa force vive. Hommes et femmes, parfois accompagnés d’enfants en bas âge, se retirent dans la forêt pour défendre le territoire et protéger son intégrité. Les enfants et les anciens restent seuls, entretenant les jardins où l’on cultive le manioc, base de l’alimentation. On voit durant cette période de nombreux actes de violences (dont des cas de torture ou des menaces de viol par des soldats). En avril 2003, Sarayacu dépose une plainte auprès de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) qui intimera l’Etat équatorien de prendre des mesures préventives assurant l’intégrité des personnes de la communauté et leur liberté de circulation. Un jugement renouvelé le 6 juillet 2004. Mais cette dernière décision coïncide avec la déclaration du ministre de l’énergie où il annonce « l’ouverture totale » du sud de l’Amazonie équatorienne aux industries pétrolières, tout en disant espérer trouver un accord avec Sarayacu « avant d appliquer la force »
Forer nuit gravement à la forêt
Les réserves équatoriennes de pétrole sont estimées à peine à une ou deux décennies. Présenté comme la source de développement économique de l’Equateur, l’argent du pétrole sert en fait essentiellement à rembourser la dette du FMI et ses intérêts. Il n’y a pas de réinvestissement dans le domaine social, éducatif, culturel ou de la santé, aucun bénéfice pour les populations. Par contre, trente ans d’exploitation dans la zone nord de l’Amazonie équatorienne permettent d’observer les dommages irréversibles causés à l’environnement et aux populations : taux de cancers multiplié, routes recouvertes de pétrole brut (pour éviter la poussière ! !), piscines d’hydrocarbures sauvages, (Pour plus de renseignements sur ces dégâts et les luttes en cours, consulter le très bon site de l’ONG locale Accion Ecologica : http://www.accionecologica.org). Même la prospection est une source de pollution plus importante qu’on ne l’imagine : on fait sauter une charge explosive à quelques mètres de profondeur, afin d’écouter les vibrations qui révèlent la présence ou l’absence de pétrole. Une manuvre renouvelée selon un
quadrillage dont les mailles sont espacées d’une centaine de mètres chacune Pollution des nappes phréatiques, destruction des micro-organismes souterrains, déforestation sauvage pour le passage des véhicules et l’atterrissage d’hélicoptères, bruit important qui fait fuir la faune La simple présence de ces chantiers est un risque de rupture d’écosystèmes fragiles et la mise en danger d’une biodiversité encore si peu connue
Résister en renforçant son identité
Comme dans de nombreux pays latino-américains, la situation socio-économique de l’Equateur est catastrophique. Le taux de pauvreté va grandissant, l’écart se creuse entre des riches très riches, une classe moyenne peu nombreuse et les pauvres, cette masse grandissante qui déborde des villes. L’embauche dans l’industrie du pétrole en pleine expansion apparaissant comme une alternative à la misère, on colonise anarchiquement des terres encore vierges il y a une trentaine d’années. Le front de la forêt recule chaque année un peu plus. Certes, Sarayacu est pauvre et l’on pourrait penser que l’arrivée d’une route permettrait de réduire cette pauvreté. Il suffit d’observer ce que certains villages sont devenus pour comprendre que les choses ne sont pas si simples. La conséquence la plus grave pour les populations concernées est certainement le risque de voir leur mode de vie disparaître rapidement, et leur identité avec. Mais s’ils refusent de voir une route accroître le risque de pénétration de cette société traditionnelle par la culture occidentale, les habitants de Sarayacu ne sont pas pour autant fermés à tout échange. Preuve en est ce projet d’université installé au cur même de la forêt : un accord avec deux universités catalane et équatorienne permet depuis deux ans de faire venir à Sarayacu des universitaires équatoriens et espagnols, qui forment une trentaine de futurs professeurs. Au centre du projet, il y a l’idée d’apprendre la méthodologie occidentale, de la comprendre, tout en conservant une base très liée au cadre naturel et culturel du village (pratique de la langue kichwa, apprentissage des savoirs et des modes d’organisation traditionnels).
No Pasaran !
Par ailleurs, la communauté a atteint un fort niveau d’organisation. Elle est très structurée et fonctionne grâce à différentes commissions. L’entité la plus importante dans l’agencement politique de la communauté est l’assemblée générale. Toutes les décisions importantes partent de la base. Les représentants de la communauté changent régulièrement et les plus vieux cèdent sans regret leur place de pouvoir. Le travail communautaire est la règle. Ce mode de fonctionnement est traditionnel en Equateur, issu de la cosmovision indigène, et remis au goût du jour avec la percée des revendications indiennes et la réaffirmation culturelle qui va avec. Mais il semble ici encore renforcé par la menace de destruction de leur environnement, et la longue expérience de la lutte. Aujourd’hui, Sarayacu cherche des soutiens et des moyens de pression sur les compagnies pétrolières. S’ils ont remporté quelques victoires, dont le retrait de la CGG française refroidie par leur détermination, les récentes déclarations du ministre de l’énergie laisse craindre un retour au conflit. En tout cas, pour Guillermo et tous ceux de Sarayacu, il n’y a aucun doute. Ils continueront à lutter et à empêcher l’entrée des « petroleras » sur leur territoire, et ce, disent-ils, jusqu’aux « ultimes conséquences »
Pour plus de renseignements, http://www.sarayacu.com
Nadège Damien
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Photos : Damien Fellous/Libre Arbitre


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