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AccueilJournalNuméros parus en 2001N°86 - Avril 2001
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Cinéma



Les trois vies de Rita Vogt

(titre original : Die Stille nach dem Schuss)

De Volker Schlöndorff

Film allemand - 1999 - 101 min.

Volker Schlöndorff, cinéaste allemand (qui s’était expatrié aux Etats-Unis), renoue dans un même geste avec ses créations passées et l’histoire allemande, dans ce film à la fois direct et nuancé. Issu d’une tradition de gauche, il avait déjà participé à des oeuvres collectives traitant de la lutte armée, et plus particulièrement de l’anti-terrorisme étatique et institutionnel (L’Allemagne en Automne - Deutschland im Herbst - 1978).

Ce film, empruntant à nouveau à la même réalité historique sa trame de fond (Rita Vogt a vraisemblablement été inspirée par Inge Viet, et le groupe terroriste auquel elle appartient par la Fraction Armée Rouge, formée par Andreas Baader - toujours en prison aujourd’hui - et Ulrike Meinhof), possède néanmoins un recul qui lui permet de déployer d’une seule traite deux décennies : des années de plomb à la réunification allemande.

Si les critiques y ont majoritairement vu la démonstration de l’absurdité du terrorisme armé, et la difficulté de revenir ensuite à une vie " normale ". On ne peut s’empêcher de noter que le geste du cinéaste tout au moins, avait le mérite d’être ambigu sur ce point. Schlöndorff déclare en effet s’être senti proche des braquages de banque " ludiques " avec distribution de viennoiserie. Le film commence d’ailleurs ainsi : " Ceci n’est pas un braquage, mais une action anticapitaliste ", claironne Rita Vogt dès la première scène. Il est cependant clair que l’histoire de cette femme impliquée dans la lutte armée anticapitaliste en occident, qui quitte ses compagnons en partance pour Beyrouth afin de tenter de retrouver une vie " normale " (les services secrets de RDA lui proposent de la cacher aux yeux des pays qui la recherchent), est celle d’une femme qui ne peut rompre avec son passé. Les deux " vies " qu’elle mène ensuite (en tant que Susanne Schmidt, ouvrière textile, puis Sabine Welter, secrétaire) sont toujours entaillées par son passé qui la rattrape sans cesse. Elle ne peut ni vivre pleinement son amitié sexuelle avec sa collègue Tatiana, ni ne peut se confier à son amant Jochen, qui ne comprend pas pourquoi elle ne peut pas partir avec lui à Moscou.

Si le profond naturel avec lequel tous les évènements de la vie de Rita Vogt sont présentés nous la fait paraître profondément humaine ; si la mise en scène, visant par un éclairage artificiel minime et l’absence de maquillage des acteur-trice-s (tous et toutes issus du théâtre) à refléter l’ambiance d’une époque, donne à ce film une allure de rigueur historique ; si les faits sont eux aussi pour la plupart véridiques (à la chute du mur de Berlin, la RDA a notamment balancé ceux et celles qu’elle avait protégé durant plusieurs années) ; il reste une ambiguïté de l’auteur quant au film lui-même. S’il nous dépeint avec force caractère les passions de Rita Vogt, il est indubitable qu’il la chérit comme tous ceux-celles qui, au travers du film, sont séduits par sa personnalité hors du commun. Son passé agit à la fois comme une force terrible qui la détache des automatismes réactionnaires prégnants dans une société qui ne rêve que de capitalisme, mais aussi comme un fardeau qu’il lui faut toujours porter. Et si Schlöndorff dépeint relativement bien la dureté du socialisme " réel ", qui est aussi la dureté d’une vie alors soumise à une petite bourgeoisie éloignée de toute réalité, il ne peut s’empêcher de placer dans la bouche de Rita Vogt, peu avant la fin du film, une tirade vantant l’utopie socialiste. Si tout le personnage de Rita reste dans l’ensemble très cohérent, cette dernière tirade apparaît un peu artificielle, et pourrait presque être prise comme un " mot d’auteur "…

Si Schlöndorff s’en défend et dit s’être interrogé sur les motifs qui avaient pu pousser " des types de nature plutôt anarchiste [à] vivre en Allemagne de l’Est, que nous on imaginait comme une société quadrillée, étouffante… ", " types " qu’il est même allé voir en prison, et dont il a suivi les procès, on peut s’étonner de la pauvreté de sa réponse : une envolée lyrique justifiant a posteriori la révolution socialiste en RDA… Alors que l’histoire vient justement de nous apprendre le danger des idéologies qui sacrifient la liberté de l’instant à une libération à venir : elles ne peuvent mener qu’à l’abandon de la lutte face à l’impuissance (comme pour Rita Vogt), ou à la pérennisation des inégalités au travers de la prise de pouvoir (comme pour la RDA), Schlöndorff termine son film presque aussi naïvement que la vie de cette Rita Vogt qu’il s’était efforcer de peindre par petites touches…

Le cercle

De Jafar Panahi

Film iranien - 2000 - 89 min.

Des cris, des pleurs, des voix… sur fond d’écran noir. Ainsi commence la dernière oeuvre de Jafar Panahi (auteur du Ballon Blanc et ancien assistant de Kiarostami). Ce début à la fois violent et voilé, est à l’image des vexations que vont subir durant tout le film les multiples " héroïnes " : obligations de se cacher, de mentir, de fuir, de minauder, de se soumettre… pour avoir les moyens de vivre dans cette société patriarcale qui leur refuse toute existence en dehors de la sphère matrimoniale.

Que ce film ait été tourné dans les rues même de Téhéran n’est pas anecdotique, dans la mesure où Panahi a tout d’abord été interdit de tournage par le gouvernement iranien. Ce n’est qu’à la suite d’une forte mobilisation de médias dissidents que ce dernier a finalement laissé tourner le réalisateur, avec pour interdiction de diffuser le film en salle. C’est donc clandestinement, au fin fond d’une obscure cave, au cours du festival de Téhéran, que le film a pu être proposé à quelques professionnels étrangers. Immédiatement retenu pour une diffusion au festival de Venise, les autorités iraniennes furent mises devant le fait accompli le jour de sa présentation. Et c’est donc afin de tenter de maintenir l’illusion d’une façade démocratique que le gouvernement iranien autorisa alors la diffusion du film.

Si ce film a pu tant déranger les autorités, c’est qu’il ne se contente pas, à la manière de quelque production humanitaire, de stigmatiser un comportement qui serait déviant ou hors norme, et donc par là même monstrueux. Le cercle montre, avec une minutie et une finesse incomparables, les humiliations incessantes que subissent les femmes de Téhéran. Depuis l’interdiction de fumer en public, en passant par le droit de regard que les hommes ont sur la vie des femmes (pas de bus ni d’hôtel sans être accompagnée, pas d’enfant sans approbation du mari ou du père), ou plus simplement les interdits liés à l’IVG, à la prostitution, c’est tout un système d’oppression qui se déploie sous nos yeux, où chaque geste, chaque parole, chaque regard a sa place. La cigarette, privilège masculin (donc symbole d’émancipation pour une femme), est une sorte d’ancre autour de laquelle se cristallise tout un jeu de pouvoir et de domination. Le jeu de caméra, souvent très proche, mais pourtant très brut (chaque scène est montrée dans son intégralité, préservant ainsi la tension imprévisible du réel), dépeint méticuleusement ces jeux de domination.

Et c’est cela qui donne toute sa force au propos de Panahi. Il ne s’agit pas de grands discours, mais de faits précis et incisifs, qui nous renvoient incessamment les images d’une domination sexuée et sexiste ; domination qui, si elle est parfois directement du fait de l’islam, le dépasse et le déborde. L’expression du patriarcat, sous la forme de remarques et de comportements systémiques, va bien au delà de la simple oppression de la religion. Chacune de ces femmes dont on ne connaît généralement ni les raisons d’incarcération, ni la destinée à venir, est l’incarnation même d’une existence dominée par les hommes. Le film est d’autant moins rassurant qu’il ne montre qu’un bref instant de la vie de ces femmes : l’oppression qu’elles subissent se généralise alors au-delà du film lui-même. Ce cercle que forme leurs destins respectifs, qui se jouxtent l’un l’autre, nous renvoie aussi à notre propre société, où, si les manifestations de ce sexisme sont plus édulcorées, les rôles n’en restent pas moins bien définis. Si une femme occidentale peut se balader seule, elle n’en reste pas moins " seule ", donc appropriable ; si l’IVG n’est pas interdite, elle est mal vue ; et la prostitution, en Europe, n’est surtout réprimée moins durement que pour… les hommes.

Ce cercle éponyme de l’oeuvre est donc à la fois celui que forment ces quelques femmes sur qui la caméra ne s’arrête jamais plus de vingt minutes et dont les histoires personnelles nous renvoient de l’une à l’autre, mais surtout cette fatalité vicieuse et implacable qui, au sortir de la prison, les y renvoie après une tentative d’émancipation… une tentative de vie…

Pirouli

Nous avons été alerté par la Fanzinothèque de Poitiers sur une affaire de délit d’opinion. En effet Frédéric Leca, rédacteur du fanzine Anarcho-muscial Eurthquake, a fait l’objet d’une mise en examen pour "travail clandestin" pour un fanzine. Devons-nous rappeler que la rédaction et l’édition d’un fanzine est un loisir, une passion et dénoué de tout but lucratif (au contraire !!!). Le fanzine est un mode d’expression qui se situe en marge de la presse officielle, il traite des sujets que celle-ci n’aborde même pas. Le but d’un fanzine est de servir de vecteur d’expression, de communication, d’échange...

Son procès avait lieu le 13 février et, malgré l’intervention de la Fanzinothèque auprès du Tribunal (par une lettre expliquant l’historique, les buts, la distribution des fanzines), il a été condamné à 2000 F d’amende. De plus l’URSAF s’tant constitué partie civile il a du leur verser 2000 F. Depuis Frédéric a déposé à la Préfecture les statuts d’une association lui permettant ainsi de continuer son zine. Contre la censure et pour la liberté d’expression, le combat continue.

Skalp 86


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